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1
MUKGAKi 'GUNST:
905 H (DE.
MES AMIS ET MOI
r
"••^^■^F^
/
2Ô6i)6. ^ PA'RIS: IMpkiîflEïliE''LAilORE
9. rue de FIcurus, 9
MES AMIS ET MOI
PAR
ALBERT CIM
OUVRAGE ILLUSTRÉ DE d6 VIGNETTES
D'après A. FERDINANDUS et SLOM
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET G'«
19, BODLETARO SAINT-eERMAi:«, 79
1893
OrniU il» traitnetieo «t d* Mproduotion r* — rXfc
I» /■-
Pô- 2 2 07
C4éH4
A MON PETIT AMI
JACQUES DEVELLE
Je dédie ce livre, oà il trouvera plm d'unie
anecdote que je dois à son père, et maintes
aventures que n'ont pas oubliées les anciens élèves
du lycée de Popey-sur-Omain.
A. C.
MES AMIS ET MOI
A mesure que l'homme avance dans la vie, suitout
dès qu'il a accompli la moitié probable de sa course et
qu'après avoir effectué toute sa montée, il commence à
dévaler l'autre versant de la côte, il n'est pas pour lui
de plus intime plaisir que de se remémorer les débuts
du voyage et d'évoquer le souvenir de ses premiers
compagnons de route.
C'est ce que je vais faire ici, chers lecteurs, avec le
secret espoir — il n'est plus secret, puisque je vous le
révèle, mais si bas! — que je ne serai pas seul à le goû-
ter, ce plaisir, et que vous en prendrez voire part.
Ce livre, selon l'aveu d'un poète, c'est ma jeunesse :
là dorment bien de mes vieux amis.
Des amis des vertes saisons;
Tout doucement je les réveille,
Ils se lèvent... et nous causons.
MES AMIS ET MOI
CHAPITRE I
MON VOISIN TONY
Il n'est pas suprenant qu'Antony de Marson,
bien que plus âgé que moi de deux ans, ait été
mon premier petit camarade : nous étions voisins.
En jouant dans notre jardin, je l'apercevais qui en
faisait autant dans le sien, et nous n'avions qu'à
nous glisser entre les barreaux de certaine palis-
sade vermoulue, au bas de la terrasse, pour être
l'un chez l'autre et unir nos jeux. '
T'ony — c'est par cet abréviatif qu'on le dési-
gnait dans tout le quartier — était le lils d'un
inspecteur des finances, qui était venu prendre sa
4
2 MES AMIS ET MOI.
retraite dans notre gaie petite ville de Popey-sur-
Ornain, dont Mme de Marson était originaire.
Outre Tony, leur dernier-né, M. et Mme de Marson
avaient deux grands fils, Armand et Frédéric, et *
deux filles, Mlles Clémence et Henriette.
Moi, je n'avais ni frère ni sœur; j'étais seul
d'enfant dans cette vieille et immense bicoque de
la Ville-Haute, où ma grand'mère et ma tante
Victorine — ma tante Toto — habitaient et
m'avaient recueilli, après une incurable maladie
de ma pauvre maman.
Accoutumées à vivre de peu, à compter et mé-
nager, ma grand'mère et ma tante, qui étaient
toutes .deux la bonté, le dévoûment et la ten-
dresse personnifiés, m'élevaient avec toute leur
affectueuse vigilance, mais aussi toute leur stricte
économie. Dès que mes souliers faisaient mine de
s'user, on les portait chez le père Husson, le cor-
donnier de la Grand'Rue, pour qu'il les resseme-
lât ou y mît une pièce ; mes petites culottes avaient
plus d'une reprise, et mes blouses, si propres et si
séantes qu'elles fussent, étaient régulièrement
taillées par ma grand'mère elle-même dans quel-
que vieille jupe.
Tony, lui, était vêtu comme un gentleman : frac
^
MON VOISIN TONY. 3
de fin drap noir, escarpins vernis, cravate artiste-
ment nouée, chemise à petits plis, bien empesée
et d'une blancheur de neige. Ah! ces devants de
chemise si gentiment plissés, si coquets, si éblouis-
sants, eux surtout faisaient mon admiration et
excitaient mon envie !
En outre, Tony avait toujours de la menue mon-
naie dans ses poches et était habitué à faire les
choses grandement et à ne rien épargner.
Je me souviens qu'un soir, veille de la Saint-
Nicolas, comme je ne voulais pas aller me coucher
sans avoir mis, selon l'usage, une de mes bottines
devant la cheminée pour y recevoir pendant là
nuit les libéralités du patron des enfants, M. le
juge d'instruction Houzelot, qui se trouvait en
visite chez nous, emporta mon autre bottine, en
m'invitant à la venir reprendre chez lui le lende-
main matin.
i< Nous verrons ce que saint Nicolas y aura
déposé à ton intention, mon gaillard ! Nous ver-
rons ! Il y aura peut-être une poignée de verges
ou un solide martinet. Enfin, à demain matin! Ne
manque pas de venir ! »
Je crois bien que je n'y manquais pas! A peine
levé, je grillais môme d'impatience de m'échap-
A MES AMIS ET MOI.
per, et ma tante avait beau me retenir, beau
me répéter qu'il était encore trop tôt, que ce
n'était pas convenable de se présenter chez les
gens (le si bonne heure et au risque de les réveil-
ler, je finis par lui brûler la politesse et allai
carillonner à la porte de M. Houzelot.
Je trouvai sur la dalle d'une cheminée, à côté de
ma bottine, une caisse de bois blanc renfermant une
douzaine de jolis petits pots de confitures de Bar.
Eh bien, le jour même, en une seule séance,
ces douze pots, ou tout au moins onze d'entre eux,
furent vidés par mon ami Tony. Ah ! il n'y allait
pas dé main morte, je vous le garantis! Moi, j'eus
à peine le temps d'en déguster un. Et si Tony a
été malade ensuite, s'il a attrapé quelque bonne
indigestion, il ne s'en est du moins pas vanté et je
ne l'ai jamais su.
Une autre fois, nous jouions sous les arbres de
l'agreste esplanadeou/ïd^fw/s, proche de nos demeu-
res, quand mon grand-oncle Biller, qui était l'archi-
tecte de la ville, vint à passer, escorté d'un ouvrier
maçon, et s'arrêta devant le parapet construit en
bordure du pâquis et de la rue du Jard. Pendant
MON VOISIN TONY. 5
qu'il examinait les travaux de réparation à effec-
tuer, je courus à lui pour l'embrasser, et, en
remercînlent de ma politesse, il me gratifia d'une
petite pièce de dix sous toute neuve.
Moi qui ne recevais jamais que deux décimes
par semaine, un de ma grand'mère et un de ma
tante — encore fallait-il que je n'eusse pas démé-
rité, que j'eusse été bien sage! — je ne m'étais
jamais vu à la tête d'une pareille fortune.
« Regarde donc ! fis-je tout émerveillé en exhi-
bant mon trésor sous les yeux de Tony.
— Attends! Nous allons bien nous amuser!
me répliqua celui-ci, sans se laisser éblouir ni
s'émouvoir le moins du monde. Arrive ! »
Et il m'emmena jusqu'au bas de la Grand'Rue,
chez l'épicier Tissopin, où il fit emplette, à mes
frais, bien entendu, de cinq sous de pétards et cinq
sous de fusées.
11 faut vous dire qu'à cette époque Tony de
Marson, à l'exemple de ses frères Armand et Fré-
déric, s'était pris d'une belle passion pour les feux
d'artifice. Tout leur argent, à tous les trois, passait
en flammes de Bengale, en chandelles romaines,
soleils tournants, marrons luisants, fusées volantes
et autres pièces pyrotechniques, qu'ils alluniaient
G MES ÂHIS ET MOI.
le dimanche soir, à rextrémité de leur jardin, sur
la terrasse, pour l'extrême jubilation des gamins,
voire des grandes personnes, de tous les habitants
du quartier.
ce Arrive ! répéta Tony lorsque le père Tissopin
lui eut remis les deux petits paquets bleus. Ah ! et
des arllumettes? Vous m'en donnerez bien quelques-
unes par-dessus le marché, monsieur Tissopin?
— Tiens, mon fil » dit le brave homme en pré-
sentant à Tony une boîte entamée, une de ces
étroites petites boîtes faites d'un seul copeau, por-
tant l'étiquette de Sarreguemines, et qui se ven-
daient alors deux liards — deux pour un sou.
Nous regagnâmes le pâquis en courant.
« Tu vas voir comme nous allons bien nous
amuser! Tu vas voir! » ne se lassait pas de me
crier Tony.
Il aligna sur le bord du parapet les quinze pé-
tards et les quinze fusées, frotta une allumette, et...
pan ! pan ! pfTt ! plft ! Ah! ils ne firent pas long
feu, mes cinquante centimes, je vous prie de le
croire !
Pour comble, Tony, prétendant que plus on
comprimait l'extrémité opposée à la mèche, plus
l'engin éclatait avec bruit, s'était muni d'un
MON VOISIN TONY. 7
énorme pavé, cju'il laissait retomber sur les
pétards, au far et à mesure qu'il y mettait le feu,
tant et si bien qu'il écorna les plus belles pierres
du parapet.
Voilà certes un résultat que mon oncle, Tarchi-
tecte voyer, n'avait pas prévu, en ouvrant son
porte-monnaie à mon intention.
* *
Mais n'allez pas inférer de ces deux aventures —
ou mésaventures — que Tony de Marson ne cher-
chât qu'à m'exploiter et s'amusât à mes dépens.
Non, il était, au contraire, très complaisant, très
donnant et généreux ; et si l'un de nous deux est
resté l'obligé de l'autre, c'est bien moi. Mais il
avait à mes yeux le prestige de l'âge et la taille,
et, bon gré mal gré, il me fallait reconnaître et
subir ce double droit — droit d'aînesse, droit du
plus grand et du plus fort.
Oui, je suis redevable à Tony de bien des ser-
vices. Plus avancequemoi.de deux classes dans ses
études, il était en état de me donner de très utiles
indications, de nombreux et sages conseils, et il
ne s'y refusait jamais. 11 m'aidait à préparer mes
devoirs, m'expliquait et me commentait mes leçons,
8 MES AMIS ET MOI.
comme aurait fait un véritable répétiteur, et il
mettait à ma disposition ses anciens cahiers, ses
vieux correclSy et ses livres.
Grâce à ses frères, qui avaient avant nous par-
couru la même route et pioché les mêmes pro-
grammes, les ouvrages classiques abondaient chez
lui. Dans un petit grenier, voisin de sa chambre,
se trouvait une haute et vaste armoire qui en était
bourrée ; et chaque fois, pour ainsi dire, que j'allais
le voir, le bon Tony me l'ouvrait à deiix battants,
cette armoire.
cf Tu vas avoir besoin d'un Quicherat français-
latin,... tiens, en voici un. Il te faut un Cornelms
Nepos aussi, un Seleclx, un Esope...: Et pour
l'histoire et la géographie, tiens, voici le cours
de cinquième de Duruy, voici le petit volume
de Cortambert.... «
Presque tous mes livres de classes me venaient
de lui et portaient, au verso de leur cartonnage ou
sur leurs gardes, sa signature ou celle d'un de ses
frères, avec les croquis et légendes de rigueur :
A^pice Pierrot pendu
Quod librum n'a pas rendu !
Et, dans cette petite chambre, située loiit au
■ liens, voici le
MON VOISIN TONY. 11
sommet de leur maison, sous la terrasse à Tita-
lienne, et d'où Ton découvrait une si belle vue —
jusqu'à la ferme de Saint-Aubin, au-dessus de
Ligny, à quatre lieues de Popey, — que de bonnes
heures j'ai passées à travailler à côté de Tony, ou
à discuter avec lui poésie ou prose, lettres ou
sciences — et à fumer des cigarettes !
Un événement de cette époque m'est surtout
resté présent à l'esprit, événement funèbre, mais
si singulièrement terminé! Je veux parler des ob-
sèques de la sœur aînée de Tony, de Mlle Clé-
mence.
Elle était douée d'une fort jolie voix, et, les
jours de fête, elle montait aux orgues, à notre
paroisse, et chantait des soli. C'était plaisir de
l'entendre; aussi, ces dimanches-là, bien des fidè-
les de Notre-Dame ou de Saint-Antoine venaient
assister aux offices dans notre église, à Saint-
Etienne.
Elle mourut à dix-neuf ans, de mort soudaine,
d'une rupture d'anévrisme.
Le coup fut d'autant plus cruel pour M. et Mme
de Marson que c'était le premier de leurs en-
fants que la mort frappait — et elle le frappait
si inopinément, si traîtreusement ! Leur douleur.
12 MES AMIS ET IIOI.
leur désespoir, durant la lugubre cérémonie, fai-
sait peine à voir. J'accompagnais Tony, et, à cer-
tain moment, un de ses cousins j M. de Cazenave,
se joignit à nous.
C'était un Méridional, un Marseillais, je crois
bien, et qui était célèbre dans toute la ville par
son exubérance, par ses rodomontades et incar-
tades. J'en aurais long à vous narrer sur son
compte, si je m'écoutais; mais il faut me borner
et m'en tenir à cette seule frasque, qui, rien que
d'y songer, amène encore le rire sur mes lèvres.
M. de Cazenave, comme toute la famille Mar-
soh, comme toute l'assistance, était très affecté
de ce deuil ; mais il avait le sang bien trop vif et
trop bouillant, pour que, chez lui, les grandes
douleurs fussent muettes.
Il ne cessait de soupirer et de s'exclamer :
ce Ah! la povrel la povrel Elle était si bonne!
si douce! si affectueuse! Et jolie!... Et elle chan-
tait!... Ah! quelle voix d'ange!... »
La cérémonie terminée, nous quittions, tous les
trois ensemble, le cimetière et marchions à vingt
pas en avant des autres groupes de parents ou
d^amis, quand il redonna cours à ses doléances et
commémorations.
MON VOISIN TONY. 15
f< Ah oui! quelle mélodie céleste! Tu té sou-
viens, Tony? Ah! hpovrel quand elle chantait:
Beau chevalier qui parlez pour la guerre,
Qu'allez-vous faire
Si loin d*ici?
Ou bien.... Tu té rappelles, Tony?
Danser au son de la musette,
Danser au son du tambourin,
Du tambourin!...
Et le Vrai Trésor de Yigny! Tu té rappelles?
Dans notre beau pays de France,
Dans notre beau pays de Fran-an-an-cc,
Nous faisons tout...
Nous faisons tout...
Nous faisons tout joyeusement,
Joyeusement !
Et le rayon de Tespéran-an-an-ce
Nous suit jusqu'au dernier moment !
Ah Tony! quelle voix de rossignol! Quelle
musique du bon Dieu ! ... Je l'entends encore, liens,
le soir où elle nous a régalés de la Dame blan-
che. Tu lé rappelles? La povrel...
U MES AMIS ET MOI.
D'ici voyez ce beau domaine
Dont les créneaux touchent le ciel.
Une invisible châtelaine
Veille en tout temps sur le castel 1 »
El il continuait de moduler et psalmodier a
lue-lêle toutes ces bribes du répertoire favori de
la « povre » Clémence, en gesticulant, se déhan-
chant et roulant les prunelles, sans s'apercevoir
que tous les passants s'arrêtaient pour le regarder,
ébahis et stupéfiés d'un tel retour d'enterrement.
CHAPITRE II
DEUX EVASIONS
On pouvait dire des trois fils Marson et, je
soupçonne bien aussi, de leurs parents, qu'ils
avaient mauvaise tête et bon cœur.
11 existait une trop grande différence d'âge entre
les deux aînés, Armand et Frédéric, et moi pour
que j'eusse été à même de les beaucoup fréquenter.
Aussi n'est-ce que par ouï-dire et longtemps après
que j'eus connaissance de l'aventure d'Armand de
Marson, sa fugue du lycée — de l'ancien collège
plutôt, — son arrestation par la gendarmerie
et son algarade chez le procureur impérial de
Saint-Mihiel.
Jugeant que son fils Armand, alors élève de rhé-
torique, avait besoin d'une discipline plus sévère
que celle de la maison paternelle, M. de Mar-
son s'était décidé à le placer comme interne au
i6 MES AMIS ET MOI.
collège, décision qui avait rendu notre rhétoricien
furieux et contre sa famille et contre le principal,
M. Saint-Jeoire.
Cette fureur s'accrut si bien qu'un beau diman-
che de mai, au retour de la promenade, Armand
de Marson trouva moyen de se faufiler hors des
rangs, avant de pénétrer sous le porche du Collège,
tourna bride aussitôt et prit la clef des champs.
Une rapide enquête faite le lendemain matin
révéla la direction que le déserteur avait suivie:
des cossonniers (marchands d'œufs et de beurre)
s'étaient croisés avec lui sur la route de Popey à
Saint-Mihiel; et comme M. de Marson était lié
avec le procureur en résidence dans celte dernière
localité, il .lui télégraphia pour l'aviser de l'affaire et
le prier de mettre fin au vagabondage de son fils.
J'aurais dû commencer par vous dire qu'Armand
de Marson avait toujours manifesté le goût le plus
vif pour les aventures de voyage, et que c'était
autant pour donner cours à cette passion que par
dépit de se voir éloigné de sa famille, cloîtré et
enchaîné, qu'il avait ainsi pris son envolée.
. Comptant sans doute faire le tour du monde, il
s'était muni d'une boussole et d'un superbe plani-
spJière collé sur toile et plié dans un étui. Par mal-
I
I
DEUX ÉVASIONS. 17
heur, il avait négligé de garnir son escarcelle ; il
ne possédait qu'une pièce de dix francs, qui, pour
comble, se trouva très fortement écornée dès la
première nuitée.
C'était à Villotte. Armand, qui avait dormi à la
belle étoile la nuit précédente et chemipait de-
puis l'aube, arriva exténué dans cette commune.
Impossible d'aller plus loin. Il entra dans une
auberge, l'unique auberge du lieu, se fit servir à
manger — à souper; c'est le nom qu'on donne
encore en Lorraine, et qu'on donnait aussi naguère
à Paris, au repas du soir, celui où l'on mange la
soupe, — puis demanda le gîte. Mais il tombait
mal. On était au lendemain de la fête patronale,
du rapport, et l'auberge se trouvait comble : pas
un lit, pas un coin de vacanl.
« Mais je n'en peux plus ! soupirait notre vail-
lant explorateur. Comment faire ? »
L'aubergiste, qui était un madré paysan, lui
proposa de coucher sur le billard.
ce On mettra un matelas dessus ; on vous donnera
des draps, des oreillers, un traversin, et vous
reposerez là comme dans votre lit. Seulement il
faut attendre que les consommateurs s'en aillent
et que la salle soit libre. Ça ne tardera pas, jeune
(}
18 MES AMIS ET MOI.
homme, rassurez-vous! A onze heures et demie
forcément, je mets les retardataires à la porte,
j'éteins, et... à schloffl »
Armand dormit, en effet, à poings fermés et ne
fit qu'un somme.
Aussitôt debout, il s'apprêta à poursuivre sa
route et le cours de ses exploits, et tout d'abord
exprima le désir de régler sa note.
«Voilà, monsieur, voilà! » dit l'aubergiste en
lui présentant un carré de papier sur lequel on
lisait:
A LA BONNE FOU
^%^w\/%^ww^
Grand Hôtel du Commerce
ET
du Cheval blanc
réun'is
Ancienne maison GARA U DEL
BONLARON Gendre et Successeur.
DoitM^
••••••« •••••••<
Souper 2 fr. 50
Billard, 7 heures 7 fr. »
Total 9 fr. 50
DEUX ÉVASIONS. 19
a Comment! billard, sept heures, sept francs!
se récria Armand.
— Mais... sans doute, monsieur! Voyez la pan-
carte accrochée au mur. Vous avez dû la lire :
« Billard, le jour: cinquante centimes l'heure; la
nuit: un. franc. Toute heure commencée se paie
entière. » Vous avez occupé le billard de onze
heures et demie à six heures, c'est-à-dire pendant
six heures et demie, autrement dit sept heures,
donc
— Mais, monsieur, je n'y jouais pas, sur votre
billard! C'est pour y dormir....
— Ça, c'est votre affaire; vous vous en êtes
servi comme bon vous a semblé. Je n'enlre pas dans
ce détail. Je ne vois qu'une chose, c'est que, pen-
dant sept heures, le billard a élé accaparé parvous;
Maintenant si vous désirez que nous allions sou-
mettre le litige à M. le maire?... )>
Armand préféra payer, et décampa bien vite.
11 y avait déjà trois jours qu'il jouissait de sa
pleine indépendance, et, quoique ayant plus d'une
ampoule aux pieds et l'estomac sensiblement ti-
raillé par la faim, il n'était pas las de battre l'es-
trade ni en humeur de rentrer au bercail. Non,
non! Evviva la liber ta!
i
20 M£S AMIS ET MOI.
Il débouchait des bois de rÉtanche et opérait son
entrée dans le joli bourg de VigneuUes, quand il
fut happé au collet par deux gendarmes, et, mal-
gré ses protestations, ses cris et rebellions, em-
mené séance tenante et graud'erre à Saint-Mihiel.
D'emblée, bien qu'il fût près de neuf heures du
soir, on le conduisit au domicile particulier de
M. Mathelin, le procureur impérial.
ce Ah ! ah ! te voilà, drôle ! Eh bien, c'est gentil !
Ah! oui-da! Gomment, tu le sauves du collège, tu
abandonnes tes parents, sans rien dire, sans pen-
ser au chagrin qu'ils éprouveront, à leur inquié-
tude, leurs transes ! »
M. Mathelin continua longtemps de la sorte.
M. de Marson lui avait recommandé de « laver
proprement la tête à son garnement de fils )>, et il
s'acquittait de la mission avec une scrupuleuse
conscience. Armand, lui, ne bronchait pas; mais,
tout penaud de sa déconvenue, irrité de cette
mercuriale, il rongeait son frein et crispait les
poings.
« Tu es couvert de poussière, tout débraillé, fait
commre un bandit! s'exclamait M. le procureur. Et
tu as faim, je suis sûr? Depuis quand n'as-tu pas
mangé? Ton p^re m'informe que tu es parti avec
Tut liappé lu collet pnr deui gendnrmes.
DEUX ÉVASIONS. 23
une dizaine de francs dans ta poche, pas davantage.
Allons, tu as faim, n'est-ce pas? »
Et comme Armand, rageur, s'obstinait à ne pas
répondre :
« Mais avoue-le donc ! Ne boude donc pas contre
ton ventre, nigaud! Tu vas manger!
— Non ! cria Armand.
— Je te demande bien pardon ! Assieds-toi ! Je
m'en vais te faire faire une omelette....»
Et M. Mathelin pria le brigadier de gendarmerie,
qui était resté là, attendant les ordres de son su-
périeur, d'aller prévenir la cuisinière.
Celle-ci arriva, dressa rapidement le couvert,
puis apporta l'omelette toute fumante et la déposa
devant Armand.
« Elle est toute chaude, mon fi; ne la laissez
pas refroidir !
— Dépêchons-nous 1 ajouta le procureur. Allons,
mange !
— Je vous ai dit que non ! » rugit de plus belle
le terrible garçon.
Et, saisissant le plat, il le lança, avec son con-
tenu, à la tête du brigadier.
Je ne sais ce qu'il advint de cette prouesse
et comment la chose se termina : j'imagine que
U MES AMIS ET MOI.
M. le procureur impérial dut sur-le-champ allonger
une superbe paire de gifles au fils de son ami
Marson; ce qu'il y a de certain, c'est qu'Armand
ne rentra pas au collège de Popey et l'ut expédié
dans un autre établissement de la région, au lycée
de Nancy, où il parvint à s'amender et à s'assou-
plir. L'année suivante, il fut admis à Saint-Cyr, et,
plaisante ironie du sort, juste châtiment du ciel,
lui qui témoignait si peu de respect à MM. les
gendarmes, il est devenu colonel de gendarmft'ie.
* *
Je puis vous parler en meilleure connaissance
de cause de l'évasion de mon ami Tony, le jeune
frère d'Armand.
Le vieux collège de la côte des Prêtres venait
d'être remplacé par un lycée tout battant neuf et
construit au milieu de l'ancien pâquis de la Ville-
Basse.
Tony approchait de ses quinze ans, et, vexé de
ne pas voir encore un soupçon de moustache
estomper sa lèvre, il avait eu recours à l'élève
pharmacien de M. Bara, à notre ami Victor
Lescuyer, en le suppliant de remédier à cette
déplorable, cette ignominieuse absence.
DEUX ÉVASIONS. 25
J'ignore quelle pommade Lescuyer donna à
Tony; mais, au lieu de barbe, ce liniment lui fit
pousser une ribambelle de petits boutons au-
dessous du nez, et lui causa les plus affreuses dé-
mangeaisons, voilà le fail.
M. de Marson estima que son fils cadet, qui se
destinait à l'École polytechnique, était d'âge à être
plus étroitement surveillé, et il fit pour lui ce
qu'il avait fait jadis pour ses aînés, il l'arracha
aux douceurs et distractions de l'externat et le mit
pensionnaire.
Presque chaque après-midi, à la récréation de
quatre heures, Mme de Marson allait voir son ben-
jamin et lui porter quelques chatteries; tous les
dimanches et jours de fête il sortait; en somme,
la prison était poiu' lui très supportable, et, sans
une circonslance fortuite et malchanceuse, il
n'aurait jamais songé à en déguerpir.
Mlle Henriette, la sœur de Tony, était excellente
musicienne et possédait, comme feu la « povre »
Mlle Clémence, une très jolie voix. Elle fut priée
de se faire entendre dans un concert donné en
faveur des indigents, et qui devait avoir lieu un
jeudi soir, dans une grande salle de l'hôtel de la
préfecture. Il n'était guère possible de refuser.
i
26 MES AMIS ET MOT.
Mme de Marson aimait d'ailleurs tout ce qui
pouvait servir à metire sa fille en relief, et elle
s'empressa d'acquiescer aux désirs des organisa-
teurs de ladite fête.
En même temps elle se rendit chez le proviseur
du lycée, M. Feuilhestre, et le pria de vouloir
bien permettre à Tony de sortir ce soir-là, afin
qu'il pût assister au concert — applaudir au
triomphe de sa sœur.
M. Feuilhestre fit bien quelques objections :
c( C'était irrégulier. Les élèves ne devaient sortir
que le dimanche.... Ce serait un précédent
fâcheux.... » Mais, en présence de l'insistance de
Mme de Marson — et qui mieux qu'elle savait
insister et arriver à ses fins? — eu égard aussi au
but charitable de cette réunion^ il se laissa peu à
peu fléchir.
Or, dans la matinée de ce jeudi-là, une
observation de M. le surveillant général Margerie
provoqua une réponse malsonnante de l'élève
Marson. M. Margerie, qui souflrait d'une maladie
de foie et n'était pas toujours commode, se fâcha
et infligea une retenue à l'insubordonné.
« Et cette retenue, vous la ferez aujourd'hui
même!
DEUX ÉVASIONS. 27
— Mais, monsieur, je dois sortir....
— Raison de plus!
— M. le proviseur a promis à ma mère....
— Vous ne sortirez pas! Je vais en référer à
M. le proviseur! »
M. le proviseur donna, bien entendu, gain de
cause à M. le surveillant général, et, au lieu
d'aller dîner en famille et acclamer sa sœur
Henriette, Tony fut relégué dans une salle de
classe et condamné à copier toute la tragédie
d'Esther.
S'il était irrité et exaspéré, pas n'est besoin de
le dire.
Il arpentait la salle en grommelant, y tournait
et rôdait absolument comme un fauve dans sa
cage; mais pas moyen de s*échapper! La porte était
fermée à clef, la serrure solide, et les fenêtres, au
nombre de deux, n'avaient même pas de poignée-
crémone ou d'espagnolette qui permît de les
ouvrir. Pour comble de précaution, elles étaient
garnies de barreaux surmontés de fers de lance.
Mais, tandis que ces fenêtres ou baies, qui étaient
très larges, se terminaient en cintre, les grilles
extérieures affectaient la forme d'un rectangle et
s'arrêtaient juste à la naissance du cintre, laissant
28 MES AMIS ET MOI.
ainsi libre la partie supérieure de chaque fenêtre,
rimposte en arc de cercle et à double vasistas.
C'est par un de ces vasistas que TonydeMarson,
dans tout le feu de sa rage, résolut de s'évader.
11 grimpa sur une table, et, ayant ouvert un des
vasistas, celui de droite, il se hissa jusqu'à cette
ouverture, où, à l'aide de coups de reins et de vi-
gueur de poigne, il réussit à glisser sa tête, puis
ses épaules et enfin ses bras. Tony était d'ailleurs
de taille fluette; il avait une agilité de chat et une
souplesse de couleuvre, et ce ne devait être pour
lui qu'une amusette de passer par ce trou et de
dégringoler ensuite le long des barreaux.
Mais un maudit store, fixé à l'intérieur, et dont
Tony, dans ses efibrts, avait sans doute fait mou-
voir le cordon de tirage ou dérangé la poulie, vint
à se dérouler, à s'embarrasser dans les charnières
du vasistas et en entraver le jeu, à tomber aussi
sur les jambes du prisonnier et paralyser ses tré-
moussements.
Impossible maintenant d'avancer ni de reculer :
maître Tony se trouvait pris comme dans un piège,
comme étranglé dans une ratière.
ce Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! »
Et il se démenait, se secouait et se déhanchait.
DEUX ÉVASIONS. 29
mais sans résultat valable, sans bouger de place.
La rue qui borde ce côté du lycée, la rue Landry-
Gillon, était à peine construite alors et des moins
fréquentées. Tony de Marson courait donc grand
risque de demeurer longtemps en cette triste panne,
lorsque, par bonbeur, Corniquet apparut.
Corniquet était un gamin du quartier du ly-
cée, du faubourg de Couchot, qui avait pour uni-
que occupation et singulière spécialité de venir
rôder chaque jour pendant les heures d' « étude »,
c'est-à-dire de dix heures et demie à midi, et de qua-
tre heures et demie à sept heures, sous les fenêtres
des salles et attendre chape-chute.
Les salles d'étude étaient situées au premier
étage, juste au-dessus des salles de classe: on
n'avait qu'à attacher au bout d'une ficelle un pa-
pier indiquant ce qu'on voulait, chocolat, cervelas,
journal ou... tabac, et renfermant le prix de l'achat,
plus dix centimes pour le commissionnaire; puis à
lancer cette ficelle par la fenêtre, en ayant soin,
comme de raison, d'en garder l'autre extrémité
enroulée autour du poignet, et, quelques minutes
après, de légères tractions vous annonçaient que
vous étiez servi et n'aviez qu'à hisser à vous l'objet
demandé.
50 MES AMIS £T MOI.
A l'aspect de celle face toute congestionnée, con-
tournée et cramoisie, Gorniquet, ce sans-cœur,
éclata de rire et se tordit comme un ver coupé en
deux.
<c Ah ! la bonne tête ! la bonne tête ! Est-il drôle !
est-il cocasse!
— Vingt sous!... Je le donne vingt sous... si lu
m'apportes... une échelle! râla Tony.
— Bien vrai? demanda Gorniquet en interrom-
pant aussitôt ses contorsions et frétillements.
— Je te le jure !
— Donne! » riposta le jeune drôle, qui décidé-
ment n'avait pas confiance.
Vingt sous! Jamais il n'avait touché tels hono-
raires.
«Comment veux-tu... dans la situation où je
suis.... Est-ce que je peux seulement... fourrer
une main... dans..., dans une de mes poches?
— Ça, c'est vrai, lu ne peux pas!
— Eh bien... alors?
— J'ai ta parole?
— Mais oui ! oui !
— La plus sacrée?
— Oui! oui! Je te jure....
— Attends-moi ! «
DEUX EVASIONS. ' 51
Sûrement que le pauvre Tony l'attendrait! La
recommandation était tellement surperflue qu'elle
avait Tair d'une moquerie.
Mais voilà que pendant que Corniquet se faufi-
lait chez un jardinier du voisinage pour quérir
Téchelle libératrice, M. Claudel, le maître d'étude
du troisième quartier, mis en éveil par les remue-
ments inquiets des élevés, qui, ne sentant rien
arriver, ne savaient à quoi attribuer le relard de
leur mandataire, s'approcha de la fenêtre et
aperçut au-dessous de lui ce buste qui émergeait
et s'agitait.
Sur-le-champ il alla prévenir M. le censeur, et
juste comme celui-ci, accompagné du gardien et
lampiste Sucemèche, ouvrait la porte de la classe,
Tony de Marson s'accrochait à l'échelle apportée
par Corniquet et, à l'aide de ce point d'appui,
franchissait l'obstacle.
Mais on ne traverse pas un si étroit et péril-
leux défilé sans y laisser quelques plumes. Tony,
lui, à force de gigoter et s'étirer, y perdit ses grè-
gues, c'est-à-dire ses culottes. Sa chemise flottait
lorsqu'il se suspendit aux bâtons de l'échelle et
opéra sa descente.
Il ne fallait pas songer à se présenter à l'hôtel
3:2 MES AMIS £T MOI.
de la préfecture dans un costume aussi sommaire.
D'ailleurs M. Babonet, le censeur, et le portier
Cognard, dit Quoniam, escortés de Finévi table Suce-
mèche, venaient d'apparaître à l'angle de la rue,
et s'apprêtaient à cueillir le fugitif au passage et
à réintégrer de force ou de gré l'oiseau dans sa vo-
lière.
ce Eh bien, mais... et mes vingt sous? » s'écriait
le jeune Corniquet, pendant que le père Quoniam
et le maigre Sucemèche s'emparaient de Tony et le
transportaient qui par la tête, qui par les pieds,
vers la grille du lycée. « Et mes vingt sous, dites
donc? Alors me voilà refait, moi, volé comme dans
un bois? C'est pas de jeu, ça ! pas de jeu ! )>
CHAPITRE III
PREMIERS CIGARES
C'est avec Tony de Marson que je fumai mes
premiers cigares, ou plutôt ma première pipe,
car c'est par la pipe que j'ai commencé à apprécier
les douceurs — et amertumes — du tabac.
Pendant les vacances de cette année-là, nous
partions presque tous les jours après le dîner —
c'est-à-dire après le repas de midi — et nous
nous acheminions vers le bois de Saint-Roch, où
le bon M. Vauthier et son fils Paul disposaient tous
les ans une grande tendue.
Je vous parlerai plus tard de cette cruelle
guerre que, selon une vieille coutume régionale,
on faisait alors aux petits oiseaux, et des
pièges, à la fois rustiques etbarbai'es, qu'on leur
tendait. .
Sans tenduey je crois bien que mes vacances,
3
34 MES AMIS ET MOI.
tout comme celles de mes condisciples, n'eussent
pas élé complètes; et ce n'étaient pas seulement
M. l'avocat Vauthier et son fils Paul, alors élève
à l'Ecole des Chartes, que nous trouvions dans
la maisonnette de Saint-Rocli ; c'étaient les deux
frères aînés de Tony, Armand et Frédéric de Mar-
son; c'était Achille Maucroix, qui se destinait à
l'École Normale, Joseph Pernot, candidat à l'École
Forestière, et Emile Larombardière, Raymond de
Surlanges, Adolphe Mesnil, Edouard Lepage, Henri
Trancart, tous élèves de « philosophie » ou de
« spéciales » ; sans compter le capitaine Pontaubry,
l'adjoint Mayoret, l'avocat Grandjean, intime ami
du père Yauthier, et tant d'autres braves et pai-
sibles citoyens de notre Ville-Haute.
La plupart de ces messieurs ou jeunes gens
avaient chacun sa tendue dans le bois du Juré, aux
alentours du cantonnement dit de Saint-Roch, et
on allait se voir, on se réunissait les uns chez
les autres, on faisait des parties de boules ou
de cartes, et surtout on fumait des pipes en vidant
des canettes de bière.
Je me rappelle, entre autres tendeurs acharnés,
un receveur des domaines en retraite, le jovial et
obligeant M. Parisot, qui, chaque fois qu'il nous
PREMIERS CIGARES. 35
rencontrait, Tony et moi, à proximité de son bois,
nous invitait à venir nous rafraîchir.
« Précisément, ce matin, j'ai apporté une bonne
bouteille de bière de mars, quelque chose de fa-
meux! J'ai eu soin de l'enterrer, pour qu'elle se
tienne bien au frais. . . . Venez, mes petits amis, vous
m'en direz des nouvelles ! »
Nous entrions dans son bois, et, arrivés devant
la maisonnette, une simple cabane ou cabourotte
en rocaille et en planches, sans cave ni grenier,
M. Parisot allait décrocher son chaverot (sorte de
houe, de petite bêche triangulaire) et reprenait, .
en indiquant le pied d'un arbre ou quelque épaisse
trochée de noisetiers :
« Tenez, c'est ici! Nous allons la déterrer....
Attention! »
Immanquablement le premier coup de chaverot
tombait sur la fameuse bouteille et la cassait en
deux.
« Oh ! oh ! ! ! Pas de chance ! Et moi qui vous
ai dérangés de votre chemin, fait venir jusqu'ici!
Oh! que c'est donc contrariant!! Avec toutes les
bouteilles que j'ai ainsi brisées, n'est-ce pas, mes
petits amis, j'aurais certainement eu de quoi
faire construire une cave à ma baraque, et une
36 MES AMIS ET MOf.
belle cave encore, avec citerne! Oui, je me le dis
souvent! »
Paul Yauthier, Achille Maucroix, Joseph Pernot,
Raymond de Surlanges, tous ces grands garçons de
dix-huit à vingt ans, ne se souciaient guère de
deux gamins comme Tony et moi, et ne nous re-
gardaient qu'avec commisération, dédain et mépris.
Il aurait fait beau que nous eussions recours à
ces hauts personnages pour obtenir une pincée de
tabac !
ce Comment! comment! De quoi se mêlent ces
blancs-becs! Eh bien, merci! Us en ont de
l'aplomb! Fumer? Par exemple! Mais, chétifs
galopins, misérables petits mômes, on vous tor-
drait le bout (lu nez qu'il en jaillirait encore du
lait! Attendez donc au moins que votre barbe soit
poussée — comme la nôtre ! w
Ce sont probablement ces humiliants sarcasmes
et sanglantes invectives qui avaient déterminé
Tony à implorer, comme on Ta vu, l'aide de Yic-
tor Lescuyer, l'élève apothicaire, et à se livrer, avec
sa pommade, à d'irritantes, cuisantes et malen-
contreuses frictions.
PREMIERS cigares: 57
Aussi, dans son apprentissage de fumeur, se
gardail-il bien de demander conseil à ses frères
ou à leurs amis. En vrai sage, en philosophe
du Portique, il ne comptait que sur lui seul et
lirait toute sa force et sa science de son propre
fonds.
Une après-midi donc — les matinées étaieni
presque régulièrement consacrées à nos devoirs
de vacances, -^ avant de gagner le bois de Saint-
Roch, Tony de Marson m'emmena chez l'épicier
et débitant de tabac Tissopin, et là nous fîmes
nos choix et emplettes.
J'achetai pour mon compte, et sur les précieu-
ses indications de mon compagnon, une énorme
pipe en terre, représentant une tète de patriarche
douée d'une magnifique barbe en éventail — une
« tête de Jacob « : c'était le nom spécial de ces
pipes, — plus un court tuyau de merisier h bout
de corne, qui s'adaptait à ce récipient; et enfin
dix centimes de « caporal w. Tony, qui possédait
déjà son fourniment complet, tira sa blague de
sa poche et se la fit remplir; coût : vingt-cinq
centimes.
Ce n'est qu'aux approches des dernières mai-
sons, vers le sommet de la rue ou côte de Pil-
58 MES AMIS ET MOI.
vileuil, que nous nous décidâmes à exhiber nos
instruments et à les bourrer. Puis nous frottâmes
chacun une allumette, et l'opération commença.
Il m'était bien arrivé, à quelques reprises,
entre mes huit et dix ans, de pratiquer cette ma-
nœuvre avec du « bois à fumer » , de ces sarments
bien secs de viorne ou clématite, que les gamins
de chez nous vont couper dans les fourrés ou les
haies. J'avais été tant soit peu initié à ce procédé
économique, alors que j'usais mes premières
culottes à l'école RoUin, sous la gouverne de l'ex-
cellent M. Forgel; mais le tabac, le « caporal »,
c'était bien autre chose !
Je ne tardai pas à l'éprouver.
Nous continuions de gravir cette côte rocail-
leuse de Pilviteuil, sous un soleil ardent, torride,
dont les rayons tombaient d'aplomb sur nos têtes.
Il me semblait marcher — je me le rappelle
comme si c'était d'hier — dans une véritable
fournaise. Cette incandescente température, jointe
à une aveuglante réverbération, vint compliquer
encore les effets de la nicotine. Nous n'avions pas
doublé l'angle de l'ancienne Poudrière, que je
sentais déjà ma tète tourner, mes jambes flageo-
ler, certains maux de cœur....
PREMIERS CIGARES. 39
Mais je me gardai bien d'avouer à Tony ces
alarmants symptômes; à mauvais jeu je fis brave-
ment bonne mine, je lins ferme ma « bouffarde »
et en aspirai avec plus d'énergie encore Tâcre et
abominable fumée.
Nous atteignîmes le petit plateau des Roches, à
l'extrémité duquel s'ouvre, à travers la forêt du
Juré, le chemin qui conduit à Saint-Roch.
« Je n'en peux plus, Tony, dis-je en balbutiant;
il faut que je m'arrête.... Je vais m'asseoir là,...
un peu... à l'ombre,... sous cette roche.... »
En même temps je lui tendis ma pipe, que
j'allais laisser choir.
« Oh! le capon! Tu es pire qu'une fille, tiens!
Pour quelques bouffées de tabac! »
Nous nous trouvions devant une excavation que
je connaissais bien, près d'une grosse roche, sous
laquelle plus d'une fois j'avais été me mettre à
l'abri, avec Tony même, et faire cuire des pom-
mes de terre sous la cendre.
« Je m'en vais me reposer là.... Je te rejoindrai
dès que cela ira mieux —
— Mais là-bas on me demandera de tes nou-
velles! Le père Vauthier, mes frères
— Tu leur diras que..., que....
40 MES ÂMÎS ET MOI.
— ...que tu es tombé malade en route? Pour
qu'ils accourent tous te chercher!
— Ce..., ce..., ce que lu voudras!
— Oh! le capon! Poule mouillée, va! »
Et Tony reprit sa route, pendant que....
Mais tirons un voile sur ce triste tableau.
La leçon me profila : durant toute une année
j'eus l'odeur du tabac en dégoût et exécration, el
la vue d'une pipe, même autre qu'une « tête d(3
Jacob», éveillait en moi comme une vague pani-
que et de douloureux haut-le-cœur.
Au bout de ce temps j'eus la malchance de me
découvrir un sauveur,... oui, un de mes cama-
rades qui m'avait sauvé la vie; et comme je ne sais
rien de plus honteux et de plus répugnant que l'in-
gratitude, je n'osai pas repousser les tentations
de ce magnanime ami, les bruns trabucos et les
blonds manilles qu'il m'offrait, et Jean Nicot
compta un disciple de plus.
Voici l'histoire.
Il m'arrivait fréquemment l'été, en quittant le
lycée, après la classe du soir, et avant de remonter
chez nous, d'aller me baigner dans notre maigre
PREMIERS CIGARES. Il
rivière d'Ornain — si maigre, en effet, qu'on avait
dû établir un barrage à rextrémité de la promenade
des Saules, afin de retenir les eaux et d'avoir ainsi
un endroit où l'on pût se mouiller plus haut que
le mollet.
Ce barrage, tout primitif et qu'on haussait et
baissait, ouvrait et fermait, j'ignore pourquoi,
vingt fois le jour, offrait pour les apprentis nageurs
un suprême inconvénient: on n'était jamais sûr
d'c< avoir pied », même aux endroits que l'on con-
naissait le mieux.
Or, un jour que, fatigué de faire la planche, je
venais d'interrompre cet exercice et essayais de ga-
gner bord, je m'aperçus, à ma grandissime frayeur,
qu'on avait fermé ou relevé le barrage, el que j'en-
fonçais dans l'eau sans atteindre le fond.
Et en enfonçant, tandis que je m'efforçais d'ap-
peler au secours et que déjà l'eau faisait glouglou
sur mes lèvres, au moment même où ma tête allait
s'immerger et disparaître sous la verte nappe, mes
regards — les derniers que je promenais au-dessus
de l'onde sans doute — rencontrèrent mon cama-
rade Herbelot, Maurice Herbelot, qui, debout sur
la berge, considérait d'un œil attentif et curieux,
mais sans s'émouvoir aucunement ni bouger le
42 MES ÂMlS ET MOI.
moins du monde, en paisible amateur et prudent
philosophe, la lutte désespérée que je soutenais
contre le perfide élément.
I/Ornain, par bonheur, n'est pas large:
Un géant altéré le boirait d*une haleine ;
Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots,
Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots.
Je me trouvais lout près du bord ; mes doigts
crispés purent s'agripper à une souche d'arbre
faisant saillie sous l'eau, et je me soulevai, je me
hissai hors de ma tombe.
ce Ouf! Oh!....»
J'étais encore tout haletant, ahuri, anéanti, lors-
que Herbelot s'approcha de moi.
«Eh bien, mon vieux, tu l'as échappée belle!
Vrai! j'ai bien cru que tu allais y rester! »
s'écria-t-il, en me contemplant avec intérêt et
un étonnement non dissimulé.
Puis il me proposa d'aller quérir mes vêtements,
qui se trouvaient sur l'autre rive, ce à quoi j'ac-
quiesçai d'un simple signe de tête, tant je me sen-
tais encore estomaqué et désemparé.
Herbelot traversa la rivière en se servant de la
poutre du barrage comme d'un pont, puis revint
PREMIERS CIGARES. 45
bientôt par le même chemin, avec mes effets em-
paquetés dans ma blouse, et m'aida à me rhabiller.
« Ah! mon pauvre vieux Cim, quelle secousse,
hein? Si tu avais pu te voir plonger! Tu soufflais
et reniflais comme un phoque; tu gigottais, te
tordais, battais des paupières, ouvrais un bec!...
Tu en faisais une grimace!
— J'aurais bien voulu te voir à ma place, toi !
— Ah! le fait est que.... Oui, tu as dû boire un
rude coup tout de même ! répliqua Herbelot. Enfin,
te voilà sain et sauf, mon vieux! Donne, que je te
noue ta cravate.... Et ta ceinture à présent,.., où
est-elle? Ah! elle est restée là-bas. Ne t'en préoc-
cupe pas, je vais te la chercher.... Là! viens
maintenant,... prends mon bras. Je te reconduirai
jusque chez toi. »
Le lendemain matin, comme je me rendais en
classe, je fus rejoint, dans la rue de la Banque, par
deux de mes condisciples, Paul de Guerpont et
Adrien Baduel, le fils de l'inspecteur d'académie,
qui, dès l'abord, me parlèrent de mon accident de
la veille et de la chance que j'avais eue d'être se-
couru par Herbelot.
« Il a été efiectivement très complaisant, répondis-
je; il m'a apporté mes aflaires, m'a aidé....
44 MES AMIS ^ET MOI.
— Comment, complaisant! Tu es modeste, toi!
interrompit Guerpon t. Complaisant! Quelqu'un qui
expose ses jours pour loi !
— Qui va te chercher au fond de l'eau !
— Te ramène évanoui....
— Mais je vous assure. . . !
— A qui tu dois la vie enfln ! » lança Baduel
avec une vigueur et une emphase sans réplique.
J'essayai pourtant de raconter et expliquer l'évé-
nement.
a N'exagérons pas! Je vous.... »
Mais alors ce fut le tour de G uerpon t de s'indigner
et me rappeler à l'ordre et au respect des services
rendus.
« Ce n'est vraiment pas bien de la part de dimi-
nuer le mérite d'Herbelot, ton sauveur malgré toi !
— '■ Malgré moi, certes oui, car j'ignore —
— Enfin, tu auras beau dire, ilt'a retiré de l'eau !
On vous a vus ! On l'a vu s'élancer, plonger, plon-
ger à plusieurs reprises
— Oui, tu dois un fameux cierge à Herbelot !
interrompit un autre élève, Alfred Diélaine, qui
arrivait en ce moment. On vient de m'apprendre
la chose....
— Qui donc ?
PREMIERS CIGARES. 45
-— Mais tout le monde ! Je suis passé chez Mail-
lard il y a une seconde, pour acheter un correct ;
la hoûtique était pleine d'élèves, on ne causait que
de ça, de ton sauvetage. . . .
— C'est trop fort ! m'écriai-je.
— ... du courage d'Herbelot, de sa présence
d'esprit, de son dévoûment pour toi....
— Ah oui ! mon cher ! fit un nouveau survenant,
René Digeaux. Herbelot a été admirable! Sans lui,
songe où tu serais ! »
Jusqu'au professeur, à M. Birglin, qui, dès notre
arrivée dans la salle, arrêta Herbelot au passage
pour le féliciter et le congratuler.
« C'est bien, jeune homme ! C'est beau ! C'est
noble et grand ! Je tiens à vous exprimer moi-
même. . . . Oui ! Tu Marcellus cris I «
Allez donc lutter contre un tel courant de popu-
larité et de gloire!
D'ailleurs Maurice Herbelot ne me lâchait plus.
En me rendant au lycée, en en revenant, dans mes
sorties, promenades ou excursions des jeudis et des
dimanches, partout et sans cesse je trouvais mon
sauveur sur mon chemin. Et c'étaient de sa part des
prévenances, des amabilités, des gracieusetés, des
gentillesses à n'en plus finir. Ah! j'ai été soigné.
46 MES ÂMlS ET MOI.
choyé et cajolé, je vous prie de le croire; j'ai su ce
que c'était qu' « un ami véritable » !
Un dimanche qu'il y avait fête à l'église Notre-
Dame, fête de la Congrégation, si je ne me trompe,
et que ma tante Victorine m'avait bien recommandé
d'aller la rejoindre aux vêpres, dans le banc de ma
grand'tante Dommartin, j'avais à peine franchi le
seuil de notre porte que, crac ! je me jetai dans
l'inévitable Herbelot.
« Ah I mon vieux ! mon bon vieux Gim ! Que je
suis donc heureux N'allais te chercher,justement!
Regarde, tiens ! »
Et il tira de sa poche une poignée de cigares.
« Ce sont des bons, des extra, je t'en avertis; je
ne les ai pas achetés ; ils viennent de papa.
— Tu les lui as chipés?
— Jamais de la vie ! Pour qui donc me prends-
tu? C'est lui qui me les a offerts.
— Ah!
— J'étais second hier en version latine, tu le
sais bien?
— Oui, mais je ne vois pas....
— Chaquefois que j'ai une bonne place en com-
position, que je suis dans les cinq premiers, papa
ouvre sa boîte à cigares et me dit: « Pioche! »
PREMIERS CIGARES. 47
— Blagueur! »
Oh oui! qu'il Fétail, vantard et «blagueur »,
Maurice Herbelot. L'histoire de son intrépide plon-
geon et de mon sauvetage a dû vous l'annoncer.
V Puisque je te le dis ! riposta-t-il.
— Heu ! heu!
— Demande à papa, si tu ne me crois pas; de-
mande-le-lui, quand tu le verras ! Il le sait bien que
je fume! 11 sait bien que je ne suis plus un gamin !
Et lui-même m'y autorise, lui-même me tend son
porte-cigares.... C'est tout simple, entre hommes! »
Comme, tout en devisant de la sorte, Herbelot
et moi, nous descendions la côte de l'Horloge, sou-
dain nous entendîmes courir derrière nous: c'était
Paul de Guerpont qui nous avait aperçus et nous
rattrapait.
« Où allez-vous comme ça? » demanda-t-il.
Herbelot, en guise de réponse, cligna de l'œil et
lui exhiba ses cigares.
(c Bonne affaire! J'en suis! Tu veux bien?
— Pardi I
— Mais de quel côté?...
— Oh! je connais un excellent endroit!
s'empressa de répliquer Herbelot. Pas loin! Et
nous ne serons pas dérangés !
48 M£S AMIS £T MOf.
— Où ça?
— Dans le chantier de planches de Druballe-
Groulard, sur le port.
— C'est une idée !
— Parfait !
— N'est-ce pas, nous serons là... comme chez
nous!
— Mieux que chez nous, bien mieux! repris-je
en riant. Car si, à la maison, j'osais....
— Et moi donc ! » s'écria Guerpont.
Arrivés à destination, nous nous faufilâmes à
travers les innombrables piles de voliges et d'entre-
vous rangées le long du canal; une solide planche,
appuyée dans les interstices de deux de ces piles,
nous tint lieu de banc; et nous nous trouvâmes on
ne peut mieux installés pour savourer, à l'abri de
tous regards, les manilles « extra « de M. Herbelot.
J'avais fumé déjà plus de la moitié du mien,
lorsque le carillon des cloches de Notre-Dame vint
à retentir et me rappela l'engagement que j'avais
pris vis-à-vis de ma tante.
« Il faut que je vous quitte ; voilà le dernier coup
des vêpres. ...
— Mais non, ce n'est pas le dernier; ce n'est
que le second, je t'assure ! riposta Herbelot.
J'avais rumc <Icjb plue de k moilié du
PREMIERS CIGARES. 51
— Non, non, c'est bien le troisième, repartis-je,
j'en suis certain. Je ne veux pas être grondé, je me
sauve. Adieu ! »
En me sauvant, je me trouvais dispensé de
terminer ce cigare superflu, et c'est à cette dispense
et cette liberté que j'aspirais par-dessus tout.
Oh ! les manilles extra ! Je crois que c'est encore
plus traître et plus terrible que les pipes à tête
de Jacob !
J'atteignis néanmoins sans encombre le porche
de Notre-Dame et je pénétrai dans l'église. L'office
était commencé — j'avais bien dit que c'était le
troisième coup ! — et comme le banc de ma grand'
tante Dommarlin était placé dans la chapelle de la
Vierge, il me fallait traverser la nef dans presque
toute sa longueur.
En m'apercevant, ma tante Victorine esquissa un
de ces bons et affectueux sourires, comme pour me
remercier de lui avoir tenu parole. Mais, à peine
m'étais-je agenouillé près d'elle, qu'elle me heurta
l'épaule :
ce Tu as fumé, polisson 1 Je sens cela !
— Ma tante, je te jure I
— Veux-tu bien ne pas mentir ! Tu empestes le
tabac. »
52 MES AMIS ET MOI.
Hélas! hélas 1 A quoi pouvaient .servir mes
protestations et mes serments, je vous le demande,
puisque mes yeux papillotaient, mon teint blêmis-
sait, tout virait et dansait autour de moi.
c< Ma tante,... j'ai très mal,... murmurai-je, à
bout de forces. Je m'en vais.... »
Mais ma tante Toto m'aimait trop pour me
laisser partir seul en pareil état. Elle se leva,
me saisit par le coude, et nous défilâmes ainsi
devant l'assistance entière, moi, tout penaud,
consterné et défait, un bras ballant, les jambes
molles et fléchissantes, éprouvant toutes les émo-
tions, toutes les transes d'un roulis et d'un langage
impétueux et incessants; ma tante, elle, honteuse
et indignée de posséder un tel neveu et d'être
obligée de l'exhiber en public.
Eh bien, le samedi suivant, pas plus tard, quand
c< mon sauveur ^), après la classe du soir, me glissa
dans l'oreille: « Quatrième en histoire et géogra-
phie, mon vieux ! Il y aura encore des cigares
demain ! Je t'attendrai sur le canal, au pont tour-
nant ! » je ne répliquai pas non, j'acceptai le
rendez-vous et j'y allai.
PREMIERS CIGARES. 53
El chaque dimanche, que la composition d'Her-
belol eût été bonne ou mauvaise, quelle que fût sa
place hebdomadaire, les cigares paternels ne nous
faisaient jamais défaut — vraiment il fallait que
M. Herbelot fût d'une indulgence! Je me le disais
parfois! — Chaque dimanche, entre messe et
vêpres, nous nous glissions tous les trois,
ce mon sauveur », Guerpont et moi, dans le vaste
chantier de Druballe-Groulard, et, assis bien à
notre aise entre les piles de planches, commodé-
ment abrités par elles contre le soleil ou la pluie,
nous nous aguerrissions contre les nausées du
tabac, — nous faisions notre apprentissage
d'hommes.
Malgré tout mon désir de clore ce chapitre par
quelque joyeuse et exhilarante réminiscence, je ne
puis oublier le tragique événement qui eut pour
théâtre la maison de Maurice Herbelot ; je tiens à
demeurer fidèle avant tout à mes devoirs d'histo-
rien impartial, véridique et complet.
Je n'insisterai pas sur la provenance des ma-
nilles et Irabucos que Maurice apportait à nos
réunions dominicales et nous octroyait : il est
depuis longtemps certain pour moi que ma pre-
54 MES AMIS ET MOI.
mière idée élail la bonne, que ces cigares avaient
été « chipés » à M. Herbelot père par M. son fils.
Mais il est certain aussi que M. Herbelot, ancien
capitaine de recrutement, retraité à Popey, était
un infatigable et enragé fumeur.
Il avait un autre enfant que Maurice, une petite
fille de cinq ou six ans plus jeune que nous — la
petite Emma, qui nous servait de « souffleur »
quand nous jouions la comédie, — et qui soudain,
alors qu'elle atteignait sa dixième année, tomba
dans une maladie de langueur et de somnolence
inexplicable. Tous les docteurs de la ville,
M. Nêve, M. Michel, le père Pelletier, le père
Poussinot — ce plaisant Esculape, qui déclarait
un jour, à l'issue d'un banquet, qu'un médecin
sérieux et qui se respecte ne doit consentir à boire
« à la santé » de personne, — étaient venus la
voir, l'avaient examinée, auscultée et palpée : ils y
perdaien t leur la ti n .
ce Ces douleurs de tête, dont se plaint l'enfant,
cette accélération des battements du cœur, ces nau-
sées, ces vertiges,... on dirait un empoisonne-
ment, un empoisonnement par la nicotine. Elle
ne fume cependant pas, cette fillette?
— Vous plaisantez, docteur ?
PREMIERS CIGARES. 55
— Mais non, je ne plaisante pas! Êles-vous
bien sûr...?
— x\bsolument, docteur, absolument ! Elle ne
nous quitte pas. Donc, si elle s'amusait à fumer,
nous nous en serions bien aperçus, sa mère ou
moi.
— Quand on examine ses doigts, ses lèvres, ses
dents, rien ne semble, en effet, indiquer qu'elle
fume. C'est singulier! »
Un soir que M. Nêve, sortant de chez un malade,
passait devant la demeure de M. Herbelot, il vit de
la lumière aux fenêtres, et, malgré l'heure indue,
comme il avait annoncé sa visite pour ce jour-là
et qu'on avait dû l'attendre, il sonna à la porte.
Ce fut M. Herbelot qui descendit ouvrir.
La chambre de la jeune fille communiquait
avec celle de son père, et, par mesure de précau-
tion, on laissait, durant la nuit, la porte com-
mune entr' ouverte.
Près de pénétrer dans la pièce que M. Her-
belot venait de quitter, le docteur Nêve recula,
suffoqué.
« C'est vous qui faites cette fumée-là?
— Oui, docteur. Comme je vous l'ai dit déjà, je
souffre d'insomnies, je ne me couche jamais que
56 MES ABnS ET MOT.
très lard, vers le malin ; el, pour me dislraire,
toul en lisant, je fume quelques bonnes pipes...-
— Avec celle en fanl à côté de vous? »
Rien n'y fil : il n'élait plus lemps de remédier
au mal, el la pelile Emma mourul des « bonnes
pipes » de son papa.
CHAPITRE IV
ACTEURS!
Cette année-là, M. Gigleux, le professeur de cin-
quième, qui se plaignait depuis longtemps de dou-
leurs rhumatismales, se trouva contraint, presque
au lendemain de la rentrée, de résilier ses fonc-
tions et sollicita sa mise à la retraite. Il fut provi-
soirement remplacé par le plus âgé des maîtres
d'étude, M. Mazin.
En écrivant ce nom, ma main tremble, mon
cœur se prend à battre plus vite, mes yeux se
troublent, se ferment à demi, et j'aperçois, comme
dans un lointain lumineux, mille scènes typiques,
je vois renaître mille émouvants et inoubliables
épisodes.
Pauvre et cher M. Mazin ! Par suite de quelles
infortunes était-il venu échouer dans notre coin de
province? D'où sortait-il? Qui était-il? Autant de
58 M£S AMIS ET MOI.
questions que je me suis souvent posées plus tard,
sans jamais arriver à les résoudre.
Malheureux, besogneux, M. Mazin devait l'être;
sa mise — ce long manteau à capuchon, ce cafcan
verdâtre, tout râpé, qui ne le quittait pas de l'hiver,
même en classe, et qu'il remplaçait l'été par une
jaquette d'alpaga défraîchie, à reflets roussâtres,
— le révélait suffisamment. Il était marié, disait-
on, père d'une ribambelle d'enfants; il avait laissé
cette smala à Paris ; mais il lui fallait fournir la
pâtée à tous ces petits becs, la niche à tout ce pe-
tit monde, et son costume, à lui, s'en ressentait.
Il pouvait avoir alors de trente à trente-cinq ans.
Il avait débuté, contait-on, par être acteur, et la
chose est efiectivement fort probable ; mais rien,
absolument rien, dans son physique ni son allure,
ne rappelait cette profession. Au lieu du visage
glabre, des joues terreuses et bleuâtres, ordinaires
aux hommes forcés chaque soir de se farder et se
grimer, il avait un magniQque collier de barbe
copieusement fournie, toute rousse, et qui frisait
naturellement; il portait de longs cheveux châtain
clair, qui tombaient en belles boucles jusque sur
le collet, toujours graisseux, hélas! de son manteau
ou de sa jaquette; il avait le front vaste et haute-
ACTEURS! 69
ment dégagé, l'œil bleu, luisant et caressant —
une tête imposante et superbe, une vraie tête de
Christ.
Comme on avait reconnu notre faiblesse en fran-
çais et qu'on cherchait à y remédier, il avait été
décidé qu'une des classes de la semaine, la séance
du mercredi soir, serait enlevée au latin et consa-
crée à une dictée d'orthographe, une revision des
règles de la syntaxe, et à des récitations et expli-
cations d'auteurs français.
C'est grâce à cette modification de programme
qu'il nous a été loisible de faire connaissance avec
les écrivains favoris de M. Mazin, d'être initiés
d'ores et déjà aux beautés de Corneille, de Racine et
de Molière, à celles de nos contemporains surtout,
de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny, de Lamartine,
voire de Casimir Delavigne, qui n'était pas alors
démodé comme il l'est si injustement devenu de-
puis.
La dictée d'orthographe ne durait pas plus
de dix minutes, et, aussitôt après, la « récitation »
commençait, la vraie séance s'ouvrait.
Pour me résumer d'un mot, je dirai que M. Ma-
zin nous jouait alors et nous faisait jouer la co-
médie.
60 M£S AMIS ET MOI.
C'était charmant, amusant et entraînant au pos-
sible !
Nous avions tout un répertoire de monologues
et de scènes détachées à deux, trois, quatre, cinq
personnages, qui s'accroissait chaque semaine et
alimentait nos... représentations.
C'était le récit du combat du Cid, les impré-
cations de Camille, les fureurs d'Oreste, le songe
d'Athalie; aussibienque la véhémente et éloquente
prosopopée de la Patrie, au début de Marino Fa-
liero :
bien, qu'aucun bien ne peut rendre!
patrie ! ô doux nom que l'exil fait comprendre !
et la célèbre apostrophe de Triboulet, dans le Roi
s'amvse :
Je vais donc me venger ! Enfin la chose est prête !
et les Fantômes, et la Prière pour tous, et le
Crucifix.
C'étaient maintes scènes de Polyeucte et de
BritannicuSy du Misanthrope et des Femmes sa-
vantes; mais surtout de Louis XI et des Enfants
d'Édouardy de Marie Tudor, d'Hernani et de
Ruy Blas.
ACTEURS! . dl
Sauf son penchant pour Corneille, M. Mazin
avait, il faut bien en convenir, un faible particu-
lier pour les modernes ; et comme un jour je le
priais de nous dire le récit de Théramène :
A peine nous sortions des portes de Trézène,
11 était sur son char. . . .
«Oh! c'est bien rococo!» me répliqua-t-il,
oubliant en ce moment qu'il nous avait déclamé
lui-même et appris plus d'une tirade de Racine.
Il fallait le voir déclamer! Il fallait l'entendre!
Il était admirable.
Il descendait de sa chaire ou s'y accoudait bien
d'aplomb, et, avec sa voix chaude, sonore et si
flexible, tour à tour grave ou enjouée, douce et
insinuante, ou menaçante et terrifiante, avec sa
physionomie si mobile et si expressive, ses fronce-
ments d'yeux, ses retroussements de lèvres, ses
gestes sobres, si pleins de naturel et d'aisance et,
à l'occasion, d'ampleur, d'énergie et de majesté,
il nous tenait sous le charme, en extase.
Qu'il ait paru sur une véritable scène, appar-
tenu plus ou moins longtemps au monde théâ-
tral, la chose pour nous n'était pas douteuse :
où aurait-il appris toutes ces comédies et ces
02 MES AMIS ET MOI.
drames? Mais jamais je n'en ai découvert la
preuve certaine et palpable, jamais je n'ai re-
trouvé, par exemple, son nom, son nom de Mazin,
inscrit sur une liste d'acteurs. Il faut donc admet-
tre qu'il jouait sous un pseudonyme ; mais lequel?
C'était, avouons-le, plus pour lui peut-être que
pour nous, plus pour son plaisir que pour notre
instruction, qu'il nous débitait ainsi tant et tant de
morceaux de son immense répertoire.
Cela est si vrai, qu'il ne se bornait pas aux séan-
ces réglementaires du mercredi soir, et que la « dé-
clamation » envahissait peu à peu, illicitement et
sournoisement, bien des fins de classe les autres
jours, prenait une demi-heure ici, le lendemain
trois quarts d'heure, une heure et davantage le
surlendemain.
Mais qu'importe ! Que toutes ces belles haran-
gues fussent pour nous ou seulement pour la pro-
pre satisfaction et intime jouissance de notre pro-
fesseur, l'effetn'en était pas moins produit; le but,
atteint; de hautes et fortifiantes pensées nous
étaient révélées, et nos maîtres écrivains comp-
taient des admirateurs de plus.
ce Allons, mes enfants, il n'est pas la demie :
nous avons le temps encore de répéter le second
ACTEURS! 63
acte de Cinna. Herbelol, levez-vous. Vous ferez le
rôle de Maxime. Vous, Frussolle, celui de Cinna.
Moi, je prends celui d'Auguste. N'allez pas trop vite
surtout, quand viendra votre tour. Je commence :
Que chacun se retire, et qu*aucun n'entre ici.
Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi.
Cet empire absolu sur la terre et sur Tonde,
Ce pouvoir souverain que j*ai sur tout le monde,
Cette grandeur sans borne
»
*
De ce qui précède, on conclura sans peine que
ridée de monter un théâtre et jouer la comédie,
en dehors de nos heures de classe, ne devait pas
tarder à nous venir.
C'est en effet ce qui eut lieu.
Edme Frussotte fut, il me semble bien, le pro-
moteur de l'entreprise. Il avait été tellement saisi,
tellement empoigné — et nous tous aussi, d'ail-
leurs! — par les éloquentes leçons de M. Mazin,
qu'il ne parlait plus que de se faire acteur.
«Oui, dès que j'aurai l'âge, dès qu'on voudra
me laisser partir, j'irai à Paris, je me présenterai
au Conservatoire, nous déclarait-il. Et vous verrez!
vous verrez ! »
61 MES AMIS ET MOI.
A l'exemple des comédiens de province et aussi
de Paris, et de leurs sempiternels : « M'as-tu vu dans
ce rôle? Ah! mon cher! M'as-tu vu ici? M'as-tu vu
là ? » Frussolte nous rebattait les oreilles et nous
assourdissait avec ses : « Quand vous me verrez
dansZrOMw X/! Ah! quand vous me verrez dans
Tyrrel des Enfants d'Edouardl Quand vous me
verrez dans Ruy Blasl Quand vous me verrez...! »
Par malheur, Frussolte «n'avait pas l'âge» en-
core. De plus, il était sous la tutelle d'une cousine,
qui l'avait recueilli à la mort de ses parents,
Mme Wuillaume, veuve d'un ancien notaire de
Popey, paisible et pieuse bourgeoise, charitable et
excellente personne, mais qui, pour rien au monde,
n'aurait consenti à avoir un neveu « qui monte
sur les planches », un neveu « histrion et baladin ».
Aussi avait-elle poussé des cris de stupeur et
d'effroi lorsque Edme s'était hasardé à lui révéler
sa c( vocation».
ccTu feras ce que tu voudras, mon ami! Il est
évident que je ne peux pas t'empêcher ... Tu es
libre! Mais je t'en avertis.... Reliens-le bien! Si tu
as le malheur de te mettre acteur, je ne te verrai
plus. Ce sera fini! Je te renierai, je te déshéri-
terai !»
ACTEURS! 65
Herbelot aussi parlait de s'engager plus tard
dans une troupe théâtrale ; moi également, et j'avais
même déjà pressenti ma bonne grand'mère à ce
sujet.
ce Nous avons tout loisir de songer à cela,
m'avait-elle répliqué, avec son fin el malicieux
sourire. Tu changeras probablement encore plus
d'une fois d'avis avant que l'époque de te décider
soit venue, mon trésor! »
Quoi qu'il en soit, nous avions monté un
théâtre chez Maurice Herbelot. La maison
qu'habitaient ses parents était une des plus vastes
de notre Ville-Haute, si vaste que la plupart des
pièces du premier étage restaient inoccupées et
vides. Mme Herbelot avait bien voulu nous en
abandonner une, une immense, au fond de
laquelle une alcôve, avec deux cabinets clairs,
était ménagée.
C'est cette alcôve qui servait de scène à notre
troupe, composée d'Herbelot, de Frussotte, Guer-
pont, Digeaux et moi. La sœur de Maurice, la
petite Emma, qui n'avait eu de cesse de prendre
part à notre nouveau jeu et à qui nous avions,
comme je l'ai dit, confié le rôle de souffleur, se
tenait assise, avec le livre ou le texte en main.
5
66 MES AMIS ET MOI.
dans le cabinet de gauche, devant la petite porte,
laissée ouverte, qui donnait dans l'alcôve. Nous
entrions sur la scène, nous, les acteurs, par
l'autre cabinet, qui communiquait avec une
chambre, dont nous avions fait notre magasin
d'habillements et d'accessoires et notre « loge »
commune.
En face de l'alcôve, chaque après-midi de jeudi,
des sièges étaient correctement alignés pour le
<c public », les invités de Mme Herbelot, quatre
ou cinq vieilles dames du voisinage, dont deux
sourdes comme des pots, et un vieux monsieur à
demi aveugle, mari de l'une d'elles, le comman-
dant en retraite Pierrard, qui, ne sachant que
faire de leur temps, avaient l'extrême bonté de
venir applaudir de confiance à nos tirades, et s'y
morfondre.
C'est devant cette assemblée d'élite que nous
débitions le répertoire de M. Mazin, des scènes
tirées de Corneille, de Racine, de Molière, de Re-
gnard, de Victor Hugo, de Casimir Delavigne,
d'Eugène Scribe même.
Au début, notre émotion se traduisait souvent
par d'inextinguibles fous rires, et je me rappelle
encore une représentation du Misanthrope, scène I,
ACTEURS ! 67
qui ne put jamais être achevée, tant Digeaux et
moi, nous nous tordions et nous esclaffions.
Et puis c'était la toile qui, je ne sais par quel
sortilège, venait à se dérouler soudain, au milieu
de nos plus beaux eflets, et nous séparait brusque-
ment de notre auditoire. Il fallut remédier à ce
vice de construction ; et, au lieu de manœuvrer le
rideau horizontalement, de bas en haut et de haut
en bas, le diviser en deux parties et le mouvoir
verticalement, du centre vers les extrémités, à
l'aide d'un cordon de tirage, comme un double
rideau de fenêtre.
Il y avait aussi Mlle Coquette, la petite chienne
d'Emma, qui se refusait absolument à quitter
sa jeune maîtresse, et qu'on ne pouvait faire
taire. Dès que nous entrions en scène, elle sautait
sur nous, et se mettait à japper sans discontinuer,
aussitôt que nous ouvrions la bouche et entamions
notre rôle. Herbelol la prit un jour par le cou, mal-
gré les protestations d'Emma, et alla l'enfermer
dans le grenier; mais Mlle Coquette faisait un tel
ramage là-haut, que toute la maison en résonnait.
c( C'est intolérable! Emma, nous ne pouvons
pas te garder avec nous, à cause de cette bête-là!
Va-t'en au jardin avec elle!
C8 MES AMIS ET MOI.
— Mais non ! Si vous ne Pagaciez^ pas, elle res-
lerait tranquille. Elle m'obéit toujours si bien!
— En voilà la preuve!
— Peut-on dire !
— Elle ne t'obéit pas dii tout!
— Mais si! C'est vous qui....
— Nous ! Nous ne nous occupons pas d'elle,
nous ne pouvons donc pas l'agacer ! »
Enfin on décida que, tous les jeudis, l'insup-
portable Mlle Coquette passerait son après-
midi dans le pavillon situé à l'extrémité du jar-
din; et comme cette remuante et bruyante
petite personne était par-dessus le marché très
gourmande, on lui adoucit les douleurs de l'exil
au moyen d'une copieuse et exquise pâtée.
A plusieurs reprises nous parlâmes à M. Mazin
de nos divertissements et représentations du jeudi.
Nous essayâmes même de l'y attirer ; quel succès
s'il eût accédé à nos instances! Mais, on le com-
prend de reste, il s'y déroba toujours : ce n'était
pas là sa place, la place d'un professeur, même
intérimaire, du lycée impérial de Popey.
Ce fut d'ailleurs la dernière année qu'il passa
dans cet établissement. Nous apprîmes, à la ren-
trée suivante, qu'il ne faisait plus partie du per-
ACTEURS ! 69
sonnel; il s'était, racontait-on, embarqué pour
l'Algérie avec toute sa petite famille, et était allé
chercher fortune là-bas. La fortune, ai-jesu vague-
ment, ne lui a pas plus souri là-bas qu'ici, et
il est mort, m'a-t-on dit encore, mort prématu-
rément....
Cher et excellent Maître, je ne vous ai jamais revu
depuis ces jours lointains ; jamais je n'ai reçu de
vous des nouvelles directes etprécises; jamais il ne
m'a été accordé de vous dire quelle reconnaissance
je vous ai vouée, quel affectueux, profond et inef-
façable souvenir j'ai gardé de vous.
Ces sentiments, jamais sans doute vous ne les
connaîtrez ; car cette mort, prématurée et incertaine
il y a trente ans, est devenue aujourd'hui probable
et normale.
Mais où que vous soyez, par delà les mers ou au
delà des espaces célestes, à travers l'infini, j'envoie
à votre mémoire le plus respectueux et le "plus
tendre hommage.
Cher monsieur Mazin! C'est vous qui m'avez ou-
vert — à moi comme à nombre de mes condisciples
— les portes de ce palais enchanté des Lettres et de
l'Esprit humain, vous qui m'avez introduit et fait
faire mes premiers pas dans le domaine du Beau,
70 MES AMIS ET MOI.
du Bon et du Vrai. Aux heures sombres de la vie,
c'est vers vous que je me suis toujours reporté; ce
sont toutes les mâles et sagaces pensées, toutes les
éloquentes et sublimes sentences que vous nous
aviez enseignées, que j'ai évoquées, qui sont ac-
courues en foule bercer ma douleur, éclairer mon
jugement, réconforter mon âme. Pasplusque vous,
je n'ai su ce que c'était que « faire des affaires » et
n'ai réussi à m'enrichir; et cependant de quelle
aisance je jouis grâce à vous, quels trésors vous
m'avez légués!
Cher, bien cher monsieur Mazin, du fond du
cœur, de toutes mes forces, je vous crie : Merci !
merci 1
Avec M. Jamont, professeur de quatrième, la
déclamation et les brillantes fantaisies à travers le
monde poétique et romantique disparurent, et nous
nous retrouvâmes astreints à suivre pas à pas et
terre à terre le programme ministériel, à nous con-
former rigoureusement à l'a emploi du temps ».
Mais Tannée suivante, en troisième, de nouvelles
éclaircies se produisirent dans notre ciel, et nous
vîmes renaître nos belles fugues dans l'azur.
ACTEURS! 71
Nous étions avec M. Hesnand, qui, lui aussi,
avait l'amour du théâtre, et qui sûrement se serait
mis acteur, comme son frère Julien, s'il n'avait pas
été affligé d'une claudication très prononcée.
M. Edouard Hesnand, malgré cette infirmité, qui
datait de son bas âge et provenait de la maladresse
ou de la brutalité d'une servante, était un élégant et
gracieux petit homme, toujours rasé de frais, bien
peigné, frisé, adonisé, superbement cravaté, tiré à
quatre épingles, — un des « fashionables » de la
ville. Il était très répandu et ne se faisait pas trop
prier pour chanter la chansonnette, en sortant de
table, dans les maisons où il était convié. Il avait
une jolie voix, mais sans grande vigueur, sans la
puissance, par exemple, et la vibrante ampleur de
celle de M. Mazin.
Il n'allait pas, à la fin de nos séances de classe,
jusqu'à entonner quelque gai refrain ; non : c'eût été
trop demander. Il ouvrait un livre, un tome de
Molière ou de La Fontaine, un recueil de Lamartine
ou d'Hugo, et nous en lisait quelques pages. C'était
pour nous une sorte de récréation anticipée et de
récompense. Il lisait avec art, âme et esprit, faisait
on ne peut mieux ressortir la valeur des mots et
toutes les nuances des idées. C'était vraiment un
72 MES AMIS ET MOI.
très habile et très agréable diseur, mais un di-
seur de salon, non, comme M. Mazin, un véritable
acteur rompu aux planches, possédant toute la sû-
reté, l'aplomb et la désinvolture que donne l'ha-
bitude du public, d'un nombreux public. Avec sa
jambe torte et traînante, ses déhanchements sac-
cadés, il eût été du reste impossible à M. Hesnand
de se mouvoir et se démener sur une scène ou es-
trade sans provoquer le rire. Lui-même tout le pre-
mier l'avait compris; mais comme il avait dû lui
en coûter de laisser son frère Julien partir seul à
la conquête des applaudissements, des « rappels »
et des lauriers !
Stimulés par ces magistrales lectures, nous nous
remîmes de plus belle à célébrer et massacrer
Corneille, Hugo et Delavigne sur notre théâtre
d'occasion, devant les complaisants invités de
Mme Herbelot.
Derechef Mme Wuillaume entendit son jeune
cousin et pupille, Edme Frussotte, lui déclarer
péremptoirement qu'il voulait être acteur, qu'il
serait acteur envers et contre tous; et de nouveau
elle lança contre lui Tanathème :
ce Je te renierai, tu peux en être sûr! Je te
déshériterai! »
ACTEURS ! 73
Dans son zèle et son feu — feu sacré, ■ — Edme
avait contracte l'habitude de déclamer à plein
gosier dans sa chambre, en se postant devant sa
glace, afin d'observer ses mouvements et l'expres-
sion de sa physionomie. 11 restait là des heures
entières à donner de la voix, rouler de la prunelle,
étendre, hausser ou arrondir les bras, si bien que
sa cousine n'ignorait rien de ses études et exercices
et pouvait suivre la marche de ses progrès.
De plus en plus inquiète, tracassée et angoissée,
elle résolut de faire auprès de M. Ilesnand une
démarche qu'elle avait eu jadis envie de tenter
auprès de M. Mazin. Mais ce dernier était étranger
à la ville; elle ne l'avait jamais abordé, ne l'avait
même peut-être jamais vu ; aussi n'avait-elle pas
osé se présenter à lui et s'immiscer dans son ensei-
gnement. M. Hesnand, au contraire, était un de
ses concitoyens, un enfant de Popey comme elle;
elle le connaissait, et de longue date, ainsi que son
frère, sa mère, tous les siens. Elle savait qu'elle
serait courtoisement accueillie par lui, si indiscrète
et insolite que fût son intervention.
Un certain jeudi, au moment même où notre
ami Edme Frussotte était en train de jouer sur
notre théâtre-alcôve le rôle de Glocester des Enfants
74 MES AMIS ET MOI.
(TÉdouard, Mme Wuillaume s'en alla donc traî-
treusement sonner à la porte de la petite maison
de la rue des Tanneurs, où demeurait M. Hesnand.
Introduite près de lui, elle lui exposa sa requête,
ses griefs. Ne serait-il pas possible de supprimer,
dans les leçons données à Edme, ces « morceaux
choisis )>, ces chefs-d'œuvre en vers ou en prose,
qu'il avait à apprendre? N'était-il pas suprê-
mement imprudent de lui fourrer dans la cervelle
tous ces dialogues et monologues, et le pousser
ainsi dans cette voie?...
« Une voie où il n'a déjà que trop de tendance
à s'engager, cher monsieur Ilesnand, mais où
je serais désespérée... — je vous en demande
pardon,... j'en demande pardon à votre frère
Julien!... — désespérée de le voir entrer. Que
voulez-vous! je suis vieille, j'ai tous les préjugés
d'une autre époque ...»
M. Hesnand s'inclina avec déférence.
« Vers quelle carrière comptez-vous diriger
Edme? demanda-t-il.
— D'abord j'ai le plus ferme désir qu'il termine
ses classes et se fasse recevoir bachelier. Il irait
ensuite à Paris faire son droit.
— Pour devenir avocat ?
ACTEURS ! 77
• — Ou acheter une étude d'avoué à Popey ou
ailleurs.
— 11 n'est cependant pas mauvais, madame^
pour un futur avocat, de s'exercer au maniement
de la parole ; ni même pour un avoué présomptif,
puisque chez nous, comme vous le savez, les avoués
ont, en maintes affaires, qualité pour plaider.
Laissez donc Edme se préparer à cette profession
que vous lui souhaitez ; laissez-le étudier de son
mieux et débiter à cœur joie tous ces fragments
d'ode ou de tragédie, qui vous épouvantent tanl.
Il n'est jamais dangereux d'apprendre de belles
choses. Nous n'avons pas à redouter qu'il inter-
rompe ses classes, qu'il abandonne le lycée par un
coup de tête....
— Ah ! monsieur Hesnand, je n'affirme rien ! Je
ne suis pas si rassurée que vous, moi, au contraire 1
Je tremble toujours qu'il ne lui prenne quelque
foucade et qu'il n'aille s'enrôler dans une troupe
de comédiens !
— Non, madame Wuillaume, non, très certai-
nement non ! Edme a bien le goût de la littéra-
ture et du théâtre, mais il se rend compte aussi de
l'utilité du travail, il a l'amour de l'étude et de
la science. Il est très bien noté, très sérieux et
78 MES AMIS ET MOI.
réfléchi; je n'ai qu'à me louer de lui, et je le
garantis incapable de commettre cette incartade,
que vous appréhendez si vivement.
— Mais si le mal n'est que retardé, objecla
Mme Wuillaume, si une fois ses classes achevées,
une fois à Paris, il se détourne de son but....
— Pour entrer au Conservatoire? repartit
M. Hesnand. Il sera trop tard alors, on ne l'admet-
tra pas. Non, madame, tranquillisez-vous. A Paris,
si Edme va au théâtre — et il ira souvent, j'en ai
peur; à la Comédie-Française notamment, — ce
sera, non pour s'exhiber sur la scène, mais pour
s'asseoir au parterre ou à l'orchestre, tout simple-
ment. Croyez-en ma prédiction. »
Les craintes de Mme Wuillaume ne se réali-
sèrent pas, en effet : Edme Frussotte échappa au
démon tentateur. Son droit terminé, il regagna sa
ville natale, où il est aujourd'hui l'avocat le plus
en renom.
Mais voyez l'ironie du destin et la malchance !
Quoiqu'il ait satisfait à tous les désirs de sa
cousine Wuillaume, qu'il lui ail complu en tout,
pas un liard de sa succession, qui se montait à
plus de six cent mille francs, ne lui est échu : cette
ACTEURS!
7#
fortune tout enlière, par un de ces hasards si fré-
quents en matière d'hoirie, s'en est allée à un
cousin d'une autre branche, un M. Babillon, qui,
précisément, — pauvre dame Wuillaume! — est
propriétaire de Timmeuble où se trouve amé-
nagée la salle de théâtre de Popey-sur-Ornain.
CHAPITRE V
SYLVAIN UINNOCENT
C'était presque toujours le jeudi dans Taprès-
midi que nous arrivait Sylvain de Géraucourt,
Sylvain Tlnnocent. Fils unique d'une dame veuve,
qui était une des meilleures amies de ma tante
Toto et habitait à Clairfontaine, à quatre lieues de
Popey-sur-Ornain, dans un très beau domaine
proche de la route de Saint-Mihiel, il s'était pris
d'une grande affection pour ma tante et avait fait
d'elle sa confidente et sa conseillère.
Je le reconnaissais à son coup de sonnette.
« Ah ! voilà Sylvain !
— Le pauvre garçon! Cours lui ouvrir! «
De haute taille, le dos un peu voûté néanmoins
l'œil bleu très doux et toujours comme souriani
aux anges, la barbe châtain clair, arrondie en
éventail, naturellement frisottante et très touffue,
6
82 MES MIS ET MOI.
une barbe magnifique qu'on ne pouvait s'empê-
cher de remarquer dès l'abord et d'admirer, Syl-
vain, malgré sa simplicité d'esprit, était de robuste
complexion et d'accorte prestance. Il pouvait avoir
à cette époque vingt-cinq ou trente ans.
« Mlle Victorine est là? me demandait-il de sa
voix timide et caressante.
— Oui, monsieur Sylvain. Donnez-vous la peine
d'entrer.
— C'est que je suis si crotté! J'ai vraiment
honte,... je n'ose Voyez donc! »
Et il raclait nerveusement ses semelles sur le
décrottoir, frappait du talon sur les dalles du cor-
ridor, s'époussetait, se secouait, s'ébrouait.
« La route est si mauvaise! Puis j'ai été écla-
boussé par une voiture »
Hiver comme été, par la neige, la pluie ou le
soleil, il faisait toujours à pied le trajet de Clair-
fontaine à Popey, et je ne sais comment il s'ar-
rangeait pour cela, mais à chaque voyage, régu-
lièrement, immanquablement, même en pleine
canicule, quand les ornières des routes vicinales
ne contiennent plus que de la poussière, des mon-
ceaux de poussière blanche, Sylvain, lui, avait été
<c éclaboussé par une voiture ». Dans quel état il
SYLVAIN L'INNOCENT. 85
se trouvait parfois ! C'était à croire qu'il avait
ramassé sur ses souliers, ses grègues, son dos et
jusque sur son chapeau toute la boue des che-
mins ou la vase des mares, sans en laisser miette.
Après avoir salué ma tante et lui avoir tendre-
ment pressé les deux mains, il allait s'asseoir de-
vant la cheminée, s'y blottir, la tête courbée sous
l'ample manleau de pierre, et en ayant bien soin
auparavant de glisser un des petits paillassons
sous ses pieds, de façon à ne pas salir le foyer.
Ma tante l'interrogeait sur la santé de sa mère
— de sa maman, comme il disait; — sur les com-
missions dont elle avait pu le charger pour elle ou
pour d'autres personnes de la ville — ^c N'oublie
rien surtout! » — puis lui offrait à goûter.
« Une tartine de confiture, n'est-ce pas, Sylvain,
comme d'habitude?
— Oui, mademoiselle Victorine ; c'est encore ce
que j'aime le mieux. Et puis un verre d'eau rougie*,
s'il vous plaît; je boirais bien volontiers, j'ai
grand'soif.
— Je vais t'apporter cela tout de suite, Sylvain, w
Connaissant l'appétit de son hôte, ma tante cou-
pait dans toute la longueur de la miche un énorme
chanteau de pain, une tartine quasi aussi grande et
84 . MES AMIS ET MOI.
aussi épaisse qu'une boîte à violon, et sur laquelle
elle étalait un pot de confiture de mirabelles, de
quoiches (quetsches) ou de groseilles tout entier.
Après avoir vidé d'un trait son verre d'eau rou-
gie et l'avoir remis sur la tablette de la cheminée,
Sylvain se munissait de sa gigantesque tartine, et il
fallait voir comme il y mordait à belles dents !
Assis à l'écart, je le regardais, l'observais avec
une curiosité et un étonnement qui ne se lassaient
pas. Cela me semblait si étrange! Un homme de
cet âge-là, de celte force et de cette taille, avec
cette barbe de sapeur, manger de la confiture, des
tartines, comme une fillette ou un bébé !
Tout en se chauflant et se séchant, dévorant et
s'empiffrant, il parlait à ma tante de la vie qu'ils
menaient, lui et sa mère, au château de Clair-
fontaine, des plantations qu'on y faisait, des ré-
parations qu'on projetait. Mais le sujet qu'il se
complaisait à évoquer, sur lequel il s'étendait le
plus volontiers et le plus amplement, c'étaient ses
pérégrinations à travers la contrée, ses aventures
dans les fêtes et les foires de tous les villages cir-
convoisins.
Ces aventures, sans que le pauvre garçon en eût
conscience, se résumaient toutes en une seule : dans
SYLVAIN L'INNOCENT. 85
les auberges, chez les boutiquiers ambulants, mar-
chands de pain d'épice, de nougat et de sucre de
pomme, déballeurs de porcelaine et de faïence, de
coutellerie, d'indienne et rouennerie, partout où il
s'arrêtait et s'adressait, on exploitait sa naïveté, on
le grugeait sans miséricorde : voilà ce qui res-
sortait de plus clair de ses récits.
« Mais fais donc attention, Sylvain, lui disait ma
tante. N'achète donc pas ainsi des choses dont tu
n'as aucun besoin. ...
: — Oh! aucun! C'est cependant vrai, mademoi-
selle Victorine.
— Et sans connaître les gens à qui tu as affaire!
— Je les connaissais, je les connais très bien, ces
Péquillot Ils s'appellent Péquillot, vous voyez!
Je leur avais déjà acheté un joli foulard bleu et
blanc à la fête de Beaudemont.... Dix-huit francs,
qu'ils sont venus se faire payer en passant à Clair-
fontaine.... Même que maman m'a grondé!
— Et tu recommences ! Un foulard qui ne valait
sûrement pas quarante sous !
— Oh si ! mademoiselle Victorine ! Il était ma-
gnifique, tout en soie
— Mais pourquoi l'acheter? Ta mère veille à ce
qu'il ne te manque jamais rien....
86 MES AMIS ET MOI.
— Olî! ce n'était pas pour moi, mademoi-
selle Victorine ! C'était un cadeau pour maman,
précisément, une surprise que je voulais lui faire.
— Et la surprise, c'a été encore une facture à
payer !
— Oui, mais la dernière foi s, pour les cravates...
— Tu as encore acheté des cravates?
— Oui, mademoiselle Victorine,... aux Péquillot
également;... c'était le mois passé, à la foire à
Mérancy
— Tu es incorrigible !
— De si gentilles petites cravates, si vous aviez
vu, mademoiselle Victorine!... Avec le nœud tout
fait!... Eh bien, maman n'a pas voulu payer. Elle
a dit aux Péquillot qu'elle les avait avertis, qu'ils
ne devaient rien me vendre. ...
— Elle a eu bien raison !
— Ils sont partis furieux, en nous lançant des
insolences....
— Tu vois? C'est très désagréable pour ta mère,
ces choses-là. Tu feras tant, Sylvain, qu'on sera
obligé de t'empêcher de sortir.
— Oh ! mademoiselle Victorine!
— On t'en a déjà menacé, tu le sais bien ? Voyons,
puisque tu aimes tant ta maman....
SYLVAIiN L'INNOCENT. »7
— Oh oui ! je l'aime bien, mademoiselle!
— Pourquoi lui désobéir? Pourquoi lui causer
continuellement de pareils embarras? Voyons, Syl-
vain, réfléchis un peu! »
Ma tante lui parlait comme à un enfant, à un
gamin de mon âge; et ce grand gaillard, taillé en
hercule et tout barbu, ne savait que balbutier et
rougir, promettre de ne plus recommencer, de
ne plus faire de chagrin à sa «maman».
De temps à autre, une ou deux fois par an, ma
tante Victorine allait voir sa vieille amie, Mme
de Géraucourt, et si j'avais été sage, si l'on était
bien content de moi, elle m'emmenait avec elle.
Tantôt nous montions dans la carriole de Bi-
zouard, le commissionnaire de Clairfontaine, qui,
à notre grand ennui, n'avançait qu' « à tour de
roues», s'arrêtait dans les trois ou quatre villages
qu'on traversait, pénétrait dans toutes les auberges,
et mettait cinq ou six heures pour accomplir ses
quatre lieues. Tantôt nous profitions d'une « occa-
sion » : si ma tante apprenait que quelque habitant
de Clairfontaine était venu à Popey, elle lui faisait
demander une place dans sa voiture, ce qui était J
88 MES AMIS ET MOI.
presque toujours possible, et, dans ce cas, ne se
refusait jamais. D'autres fois même — et c'était bien
ce que je préférais — nous nous en allions à pied
tous les deux, quitte, si Ton se sentait fatigué, à
s'asseoir sur le talus de la route et attendre la
guimbarde du père Bizouard.
Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu Mme de
Géraucourt venir à Popey.
Après une existence très accidentée, je crois, bien
des exaltations, des déboires et des souflrances,
elle s'était retirée et confinée dans son château de
Clairfontaine.
C'était une femme d'une soixantaine d'années,
d'une taille au-dessus de la moyenne, d'une phy-
sionomie délicate et fine, aristocratique, sans la
moindre morgue ni raideur, toujours douce et
avenante. Elle avait dû être fort belle en son temps,
et, malgré la maigreur et les rides de son visage,
cette beauté transparaissait encore et se remar-
quait.
Sauf une fille mariée très loin d'elle et qu'à rai-
son sans doute de cet éloignement, elle voyait fort
peu, Mme de Géraucourt n'avait d'autre enfant
que ce malheureux Sylvain, dont Tintelligence
n'avait pu se développer et demeurait obscurcie.
SYLVAIN L'INNOCENT. 89
Celait, à cause même de celte infirmité, son
préféré : comme toute vraie mère, elle se sentait au
cœur plus de tendresse, un faible involontaire,
pour celui que le sort avait déshérité et qui avait
le plus besoin d'aide et de sollicitude.
Les bonnes œuvres, les pieuses lectures, la prière,
maintes pratiques religieuses remplissaient la vie
de Mme de Géraucourt. Il n'existait pas de cha-
pelle attenant à sa seigneuriale habitation ; c'était
à l'église du village que la châtelaine se rendait
chaque matin pour ouïr la messe, et chaque soir
pour dire son chapelet et adresser au ciel, à la
bonne vierge Marie tout particulièrement, quelque
fervente oraison.
A pari ces deux sorties quotidiennes et quasi
réglementaires, Mme de Géraucourt ne bougeait
pas de chez elle, des trois ou quatre pièces qu'elle
s'était réservées au rez-de-chaussée de sa vaste et
imposante demeure. Même quand nous y dînions
et que ma tante, à la fin du repas, exprimait le
désir « d'aller faire un tour dans le jardin )^ elle
ne s'offrait jamais à nous accompagner et confiait
ce soin à son fils Sylvain.
Il était immense, ce jardin ; c'était un véritable
parc, avec pelouses, bosquets, charmilles, quin-
90 MES AMIS ET MOI.
conces, belvédères, etc., et qu'un cours d'eau large
de plusieurs mètres el assez profond par endroits,
rUzresles, traversait dans toute sa longueur.
Outre sa fureur de locomotion, ses excursions
et emplettes dans toutes les foires d'alentour, Syl-
vain possédait une autre manie, moins coûteuse
celle-là, mais bien autrement singulière el bizarre.
II taillait lui-même, ou peut-être — car le
travail semblait déceler une certaine habileté —
faisait tailler par quelque maçon de la contrée,
de minuscules monuments funèbres, des tombes
hautes comme la main, et les érigeait et les ali-
gnait sous des sapins, en un coin du parc, qu'il
ne manquait jamais de nous faire visiter.
Peut-être, à l'origine, avait-il placé un de ces
lugubres simulacres au-dessus d'une poupée qui
lui était chère et qu'il avait enterrée là, s'imagi-
nant qu'elle était morte — et je crois, en effet,
me rappeler quelque particularité de ce genre ; —
puis, par amour de la symétrie, ou sans motit
même, il avait planté une autre tombe, puis une
troisième, une quatrième, etc., à côté de la pre-
mière, et ainsi s'était créé ce cimetière lilliputien.
— Je ne me charge pas d'ailleurs d'expliquer tout
ce qui se passait dans la cervelle du pauvre inno-
SYLVAIN LMNNOCENT. 91
cent : je me borne à recueillir mes souvenirs et
raconter ce que j'ai vu.
*
* *
Lorsque éclata la guerre de 1870, Sylvain de Gé-
raucourt, que sa simplesse d'esprit exonérait du
service militaire, demeura auprès de sa «maman »
et modéra de lui-même ses continuelles échappées
par monts et par vaux.
Si débile que fût sa raison, il sentait que quel-
que chose d'anormal, d'inquiétant et de tragique se
passait; que ces soldats, qu'il apercevait de tous
côtés et dont il ne reconnaissait pas les uniformes,
c'étaient des étrangers, c'était l'ennemi.
« Ne sors pas, tu entends, Sylvain ? >> lui répé-
tait sans cesse sa mère, toujours tremblante qu'il
ne lui arrivât quelque accident.
Il obéissait de son mieux ; mais l'ennui ne tar-
dait pas à le gagner, les jambes à lui démanger,
et, tantôt sous prétexte de se promener seulement
dans le parc, tantôt profitant d'une absence de
Mme de Géraucourt, de l'heure de la messe ou
même do la prière du soir, il décampait du châ-
teau, franchissait la haie de sapins qui entourait
le domaine et s'en allait errer dans les alentours,
92 MES AMIS ET MOI.
revoir ses sentiers favoris, ses sommets de colline
ou ses combes et ses fonds de forêt de prédilection.
Il s'en revenait, un soir d'octobre, le long d'une
tranchée du bois des Fays, entre Clairfontaine et
Saint-Mihiel, quand il se jeta dans une escouade
de cavaliers bavarois, qui cherchaient à regagner
cette dernière ville, occupée par leur brigade, et
lui demandèrent leur route.
Une idée de révolte et de vengeance germa sou-
dainement dans la tête de Sylvain de Géraucourt.
Au lieu de répondre à ces hommes qu'ils n'a-
vaient qu'à continuer droit devant eux, il leur indi-
qua un chemin qui s'ouvrait tout près de là, à
main gauche, une large « desserte » aboutissant à
une ancienne carrière. Par suite d'éboulements, le
profond hémicycle que formait cette carrière s'était
peu à peu étendu et avait rongé et englobé l'extré-
mité de cette desserte, c'est-à-dire toute la partie
en déclive qui permettait jadis aux voitures d'accé-
der au fond de ce gouffre et d'en remonter. A pré-
sent le chemin s'arrêtait brusquement, coupé sur
le sommet de cette falaise haute de quarante mètres.
Une mauvaise palissade avait bien été, à l'origine,
plantée sur le bord du plateau; maïs comme à
tout moment elle était emportée par un nouvel
SYLVAIN L'INNOCENT. 93
éboulement, comme du reste ces parages n'étaient
plus fréquentés par âme qui vive, on avait cessé de
la remplacer et personne n'y pensait plus.
Sylvain, à qui tous les coins et recoins de la con-
trée natale étaient familiers, n'ignorait rien de ces
détails.
Quand il eut vu les cinq cavaliers s'engager au
grand trot dans l'ancien chemin d'exploitation, il
s'élança derrière eux, à travers le taillis, pour
tâcher sinon de voir du moins d'entendre ce qui
allait se passer.
La nuit était venue, une nuit déjà froide et bru-
meuse. Les cinq retardataires avaient hâte de ren-
trer en ville et l'on entendait les sabots de leurs
montures claquer sourdement, en une rapide ca-
dence, sur l'herbe de la desserte. Par degrés le
bruit s'éteignait....
Tout à coup une lointaine clameur traversa
l'espace, deux ou trois cris stridents vibrèrent
jusqu'aux oreilles de Sylvain Puis plus rien :
tout était fini sans doute.
Alors il rebroussa chemin et se prit à courir
dans la direction de Clairfontaine.
Comme il atteignait les premières maisons, un
galop de cheval retentit derrière lui et l'obligea à
94 MES AMIS ET MOI.
se ranger contre le talus : c'était un des soldats
allemands qu'il avait rencontrés tout à l'heure,
celui même qui s'était avisé de l'interroger et qui,
cheminant le dernier, avait eu la chance d'échapper
au précipice. Il allait quérir du secours pour ses
compagnons, qui, certainement, après un tel plon-
geon, n'avaient plus besoin que de l'éternel
repos. Il entrevit Sylvain au passage, le reconnut,
et aussitôt, mettant sabre au clair, s'élança sur lui.
Armé de sa grosse canne d'épine blanche, in-
séparable compagne de ses excursions, Sylvain
se défendit de son mieux. C'était non seulement
un intrépide marcheur, mais un gars râblé et
solide, un rude jouteur, tout idiot qu'il était ; et,
au bout de quelques passes, l'Allemand recevait sur
l'avant-bras un coup biais terrible, qui le désar-
mait et le décidait à prendre le large.
Le lendemain, de grand matin, un régiment de
fantassins et un escadron de hussards bavarois
faisaient irruption dans le village. Malgré les
supplications et les larmes de Mme de Géraucourt,
les protestations de tous les notables, de tous les
habitants de Clairfontaine, Sylvain l'Innocent fut
arrêté et conduit pieds et poings liés sur un petit
pont qui se trouvait presque en face de la grille du
^^^ J^ ^
Sylvain se ilûlciidil àc :
SYLVAIN L'INNOCENT. 97
château. Ce pont, bizarrement construit en forme
(l'A, de montieule à pentes très raides, ne pou-
vait servir qu'aux piétons : les voitures étaient
obligées de traverser TUzresles à gué, en amont,
près de l'abreuvoir.
Sylvain fut attaché au sommet du pont, le visage
tourné vers le château, et pendant qu'il clamait
encore : « Maman ! maman ! » il tomba foudroyé
par les balles allemandes.
Peu après la guerre, Mme de Géraucourt se
défit de son château de Clairfontaine et se retira
dans un couvent de Nancy. Je me souviens d'être
allé l'y voir une fois avec ma tante Victorine, et je
l'entends encore nous dire, toute fière, en redres-
sant sa belle tête pâle, empreinte de tant d'élégance,
d'aménité et de tristesse :
c< N'empêche que mon pauvre Sylvain, dont on
n'avait pas voulu comme soldat, est mort, lui aussi,
pour la France, sur le champ d'honneur! »
CHAPITRE VI
MES DEUX GRAND'TANTES
Je ne crois pas qu'il ait jamais existé sur terre
deux personnes plus dissemblables que mes deux
grand'tantes, Mme veuve Antoinette de Loiscy et
Mlle Clorindé Dommartin.
Ma tante Clorindé était grande, longue, maigre et
sèche ; grave, solennelle, gourmée et compassée ;
elle avait un teint jaunâtre et terreux, les joues
creuses, la peau toute sillonnée de rides, une mine
lugubre, un air de croque-mitaine et de croque-
mort à la fois. Elle était invariablement vêtue d'une
étroite robe, d'une sorte de fourreau de mérinos
noir, et elle avait toujours la tête encapuchonnée
dans un ample bonnet tuyauté, en tulle noir égale-
ment, ce qui ne contribuait pas, tant s'en faut, à
lui égayer la physionomie.
Elle vivait seule dans un propret petit apparie-
100 MES AMIS ET MOI.
ment, au premier étage d'une maison de brique
voisine du canal, où, chaque semaine, sa nièce, ma
tante Toto, allait la voir et passait l'après-midi.
De temps en temps, malgré mes échappatoires
et mes défaites, Toto m'emmenait avec elle :
c'était ma terreur que la grand'tante Clorinde,
un supplice pour moi de rester enfermé des
deux ou trois heures dans sa chambre, sans autre
distraction que la vue des rares promeneurs
errants ou assis sur les bords du canal, du pontier
manœuvrant le treuil du pont-levis pour livrer
passage à un bateau, ou encore des nombreux
canaris jaune d'or, jaune-citron, jauné-paille, vert-
pomme ou vert-bouteille, que ma grand'tante se
plaisait à élever. Elle en avait non seulement
plein une grande volière installée entre les deux
fenêtres, mais encore dans cinq ou six cages
pendues ça et là, au-dessus des portes, de chaque
côté de l'alcôve, jusque dans l'antichambre.
Un de ces oiseaux était apprivoisé, et, malgré
l'extrême propreté du logis, vivait en liberté dans
la pièce. C'était le favori de sa maîtresse, et dès
qu'il venait à mourir, elle s'empressait d'en dres-
ser et émanciper un autre. Les trois quarts de la
conversation roulaient sur le compte de ce « mon-
MES DEUX GRAND'TANTES. 101
sieur Fifi «, sur sa gentillesse, sa docilité, sa
rare intelligence, son incroyable malice. Ma tante
Clorinde l'appelait : « Petit ! Petit fi ! Mon fifî ! »
lui offrait du sucre ou du biscuit à becqueter dans
sa main ou au bout de ses lèvres. Quelle singulière
figure elle avait alors en avançant et balançant la
tête, allongeant le cou et arrondissant la bouche!
Parfois je surprenais un sourire involontaire dans
les yeux de Toto; elle se retenait pour ne pas écla-
ter, tant la grimace de notre tante Clorinde était
drôle. Il me faisait peur, à moi, cet oisillon, et,
tout en étant très désireux de le considérer de près
et de caresser ses plumes, je m'écartais, me bais-
sais involontairement, dès que je le voyais voleter
vers moi. Et que de fois je me glissais près de Toto
et la tirais à petits coups par sa robe, pour lui
indiquer qu'il était temps de lever le siège et de
nous en retourner !
Toujours sérieuse, imposante et sévère, ma
grahd'tante Clorinde ne m'adressait guère la pa-^
rôle, si ce n'est pour me sermonner et me chapi-
trer.
« Sois bien sage ! Réponds toujours bien poli-
ment, tu entends? Ne te mets jamais en colère sur-
tout! Quel vilain défaut, la colère! Comme c'est
102 MES AMIS ET MOI.
laid ! A ton âge, un petit garçon ne doit pas avoir
de volonté, il n'a qu'à obéir, w
Je redoutais tellement ces visites et ces mercu-
riales, que, s'il me prenait fantaisie de vouloir man-
quer la classe — du temps que je fréquentais
l'institution du bon M. Forget, — ma grând'mcre
ou Toto n'avaient qu'à me menacer de me con-
duire chez ma tante Clorinde, et aussitôt je me
hâtais, entre deux maux, de choisir le moindre,
de filer à l'école.
* *
Chez ma grand'tanle de Loisey, je n'avais pas
de sermons à redouter : elle ne me disait jamais
un mot, ne faisait jamais attention à moi ; les en-
fants ne comptaient pas pour elle, n'existaient pas.
Elle ne répondait môme pas au « Bonjour, ma
tante », que je lui adressais bien respectueusement
en entrant. Il est vrai qu'elle avait pour cela un
excellent motif: elle était sourde, mais sourde à ne
pouvoir presque rien entendre; il fallait lui crier
dans l'oreille, et bien fort, à tue-lôte, pour qu'elle
perçût quelques syllabes. On pense si, dans de
pareilles conditions, la conversation avec elle était
agréable et facile.
MES DEUX GRAND^TANTES. 103
Chez ma tanle Clorinde, quand notre visite se
prolongeait, je pouvais au moins espérer « avoir
à goûter », recevoir, comme les habitants de la vo-
lière, un biscuit ou la moitié d'un échaudé; chez
ma tante de Loisey, jamais pareille aubaine ne
m'est échue. Encore une fois, je n'existais pas pour
elle. Elle n'était pas donnante, en outre, et passait
même pour très intéressée.
Je me souviens notamment des visites que ma
grand'mère et moi lui faisions chaque année, à
l'occasion du premier janvier. Sur le guéridon, sur
la cheminée, la commode, partout ce n'étaient que
boîtes de bonbons et de fruits confits, sacs de cho-
colats, de fondants et de marrons glacés : tribut
accoutumé de toute une séquelle de neveux et de
nièces, de cousins, cousines, arrière-cousins, etc.,
qui guignaient tout ou partie de l'héritage de la
vieille dame.
Une fois, entre autres, il y avait sur l'angle
d'une console, bien en évidence, deux boîtes de
pruneaux d'Agen, d'énormes pruneaux, métho-
diquement rangés et tassés, et si appétissants !
On aurait cru que ma tante les avait placés là
tout exprès pour nous faire monter l'eau à la
boucho.
104 MES AMIS ET MOI.
« Ne les- regarde pas tant, me chuchota ma
grand'mère. C'est peine inutile, va!
— Ah ! ah ! vous admirez mes pruneaux ! s'écria
ma tante de Loisey en s'adressant comme de cou-
tume à ma grand'mère seule. N'est-ce pas qu'ils
sont magnifiques? Ils m'arrivent d'Agen,... d'Agen
même. C'est ma cousine Buvignières,... vous savez
bien, la femme de Léonce Buvignières, le receveur
de l'enregistrement,... qui me les a envoyés. Un
bien gentil petit ménage ! Chaque année elle m'en
expédie autant. Ce sont mes étrennes. Mais cette
fois-ci ils sont vraiment plus beaux que les années
précédentes. Voyez donc! Voyez donc! »
Ma grand'mère, qui n'aimait pas qu'on eût l'air
de se gausser d'elle, et, avec son franc parler habi-
tuel, s'entendait fort bien à la riposte, ne se con-
tenta pas de ce voir >>, comme on l'y invitait, elle
fit brusquement main basse sur quatre ou cinq de
ces mirifiques pruneaux, en avala un et m'octroya
les autres.
« Très bons! Ils sont très bons, Antoinette! »
cria-t-elle dans l'oreille de sa belle-sœur, qui de-
meurait tellement ébahie et consternée qu'elle ne
songeait même pas a soustraire la boîte a un nou-
veau pillage.
i
r demcunit ébahie.
MES DEUX GRAND'TANTES. 107
Physiquement, ma grand'lanle de Loisey était
de petite taille, mince, mais bien prise encore,
alerte, gracieuse, enjouée, toujours souriante,
sémillante et sautillante, malgré ses quatre-vingts
ans et une légère claudication qui lui était venue
sans doute avec Tàge, comme sa surdité. Son teint,
mélange de lis et de roses, ainsi qu'on aurait dit
au xvni*' siècle, avait une pureté et un éclat tout
à fait juvéniles, une fraîcheur étonnante. Elle
aimait le monde, en dépit de ses deux infirmités,
et la parure, les pompons et fanfreluches, en
dépit de ses nombreux printemps.
Je la vois encore dans sa robe de soie puce à
taille très courte et à manches bouffantes, selon la
mode du premier Empire, le bas de la jupe garni
de plusieurs rangs de volants plissés, de falbalas,
les pieds chaussés de coquets escarpins couleur de
prunelle, laissant apercevoir la fine broderie des
bas à jour, et sur le haut de la tête bien dégagée
un minuscule bonnet, un riche flot de dentelle
agrémenté de rubans el de fontanges roses ou
bleus.
Dans deux circonstances, je crus devoir me faire
108 MES AMIS ET MOL
le champion (iemesgrand'lantes,et mal m'en prit,
comme vous allez le constater.
Une après-midi de juin, sur les quatre heures,
je sortais du lycée — j'étais en sixième alors — et
remontais la côte des Prêtres, lorsque j'aperçus
devant moi, trottinant de son mieux, clopinant et
hanckant en cadence, abritée sous une ombrelle
marquise gorge de pigeon, ma tante de Loisey.
Juste au moment où elle passait devant l'ancien
collège transformé en école communale, la porte
s'ouvrait et les élèves faisaient irruption au dehors.
Quelques-uns d'entre eux, instruits de la surdité
de ma parente, s'avisèrent de courir au-devant
d'elle et de la saluer très bas, en lui décochant
toutes sortes d'insultes.
ce Oh! la vieille bête! la vieille coquette! Nous
nous moquons bien de toi, va! )^
Et pis encore.
Elle, qui ne voyait que les belles salutations, les
grandissimes coups de chapeau, de bonnet ou de
casquette, se confondait en remerciements et po-
litesses.
« Bonjour, mes petits amis ! Merci bien ! Gomme
ils sont gentils! Comme ils sont polis, bien élevés!
Bonjour! Bonjour, mes enfants ! Merci bien ! w
MES DEUX GRAND'TAJSTES. 109
Indigné de ce manège et décidé à faire respecter
ma tante, je m'élançai sur Tun de ces gamins, le
plus... poli, le meneur de la troupe, et commen-
çai à l'accabler de coups de poing et à le sabouler
d'importance.
« Ah! je t'apprendrai à te moquer de cette dame,
à profiter de sa surdité.... Attends! Attends! »
J'étais dans tout le feu de mon courroux et de
mes exploits, quand je sentis quelque chose m'en-
trer dans les reins : c'était le bout de l'ombrelle
marquise. Je me retournai vivement.
c< Oh ! le vilain ! le polisson ! s'écriait ma tante.
Se battre comme un portefaix! Veux-tu bien laisser
cet enfant tranquille!
— Mais, ma tante, c'est à cause de vous! parce
qu'ils vous insultaient, ces gamins!
— Oui, oui, tu as beau te défendre.... Ces
petits garçons ne te faisaient rien; c'est toi qui
t'es jeté sur eux, qui as commencé.... Ne nie
pas : je t'ai vu! Tu es un vilain, un vaurien!
Je te recommanderai à ta grand'mère, n'aie pas
peur, je lui conterai tes prouesses, tu peux en
être certain ! »
Pour une fois — la seule! — que ma tante de
Loisey daignait s'apercevoir que j'étais de ce monde
110 MES AMIS ET MOI.
el m'adresser la parole, c'élait véritablement jouer
de malheur!
Et, bien entendu, à la première visite que nous
lui fîmes — j'accompagnais ma tanle Toto, —
elle ne manqua pas de rapporter la chose. En vain
Toto s'égosillaità lui expliquer ce qui s'était passé:
impossible! Elle n'en démordait pas : c'était moi
qui avais commencé, elle l'avait bien vu! •
Avec ma grand'tante Clorinde Dommartin, ce
fut plus grave; l'aventure faillit tourner au tragi-
que et me faire expulser du lycée.
Entre autres vieilleries et antiquailles que pos-
sédait ma tante Clorinde — et sa maison en était
remplie et bondée, — se trouvait un immense pa-
rapluie, qui, pour être tout à fait grotesque, n'au-
rait eu qu'à être rouge, bleu ou vert. Peut-être, h
son origine, en avait-il été ainsi, et l'avait-on fait
recouvrir; tant il y a qu'il était tout simplement
noir — la couleur favorite de ma grand'tante, —
en coton noir, mais d'une longueur et d'une am-
pleur démesurées, capable d'abriter aisément cinq
ou six personnes à la fois. Il se terminait, en outre,
par une énorme poignée de cuivre, qui le faisait
MRS DEUX CRANDTANTES. IH
ressembler à une crosse d'évéqne et lui aurait per-
mis de servir d'arme offensive ou défensive, selon
roccasion.
Ma tante Clorinde, qui était cependant la per-
sonne du monde la plus soigneuse et la mieux or-
donnée, ayant commis l'imprudence d'oublier à
l'église, un soir qu'elle sortait de la prière, ce gigan-
tesque instrument, un farceur demeuré inconnu,
mais qu'on supposa être le fameux Nono Tous-
saint, s'avisa de le prendre et d'aller, durant la
nuit, l'attacher au bras droit de la statue du maré-
chal Oudinot, sur l'ancienne place de la Mairie.
Vous devinez l'exhilarante stupéfaction des
nombreux boutiquiers installés tout autour de
cette place, quand ils s'éveillèrent le lendemain
matin et vinrent décrocher leurs volets.
Il n'existait pas, dans le département tout en-
tier, deux parapluies comme celui de ma tante, et
on n'eut pas de peine à restituer ce formidable
engin à sa légitime propriétaire. L'affaire mena
grand bruit néanmoins; on s'en gaudit un peu
partout, et au lycée plus peut-être qu'ailleurs.
Or, un matin que nous nous en revenions le
long de la rue de la Banque, à l'issue de la classe,
j'entendis un de mes condisciples, qui cheminait à
112 MES AMIS ET MOf.
quelques pas derrière moi, parler de la « vieille
demoiselle Dommarlin, de V amusante mademoi-
selle Clorinde Dommartin ». C'était Adrien Ba-
duel, le fils de rinspeetcur d'académie ; nouvelle-
ment débarqué à Popey, il ignorait très certaine-
ment les liens de parenté qui m'unissaient à la
susdite vieille demoiselle.
Il l'avait remarquée à l'église, contait-il; le
banc qu'il occupait avec sa mère était voisin de
celui de Mlle Dommartin ; il pouvait l'observer, la
guigner à son aise durant la messe, et il ne s'en
privait pas; c'était môme uniquement grâce à ce
voisinage qu'il réussissait à oublier la longueur de
Tofûce. Qu'elle était donc comique, cette vieille
fille, avec son grand chapeau à cabriolet et ses
grosses lunettes d'acier! Quel étrange effet produi-
sait cette petite tête au bout de ce long corps, cette
petite tête toute ronde, avec ce nez pointu comme
un bec d'oiseau!
Et de fait, comme si, à force de vivre au milieu
de ses volatiles, ma grand'tante eût fini par se mo-
deler sur eux et leur ressembler, elle avait positi-
vement, dans la forme du visage et la physiono-
mie, quelque chose de l'oiseau — d'un oiseau
funèbre, par exemple, d'un oiseau de nuit.
MES DELX GRAND'TANTES. HZ
Mais si, en moi-même, je reconnaissais toute
la justesse de ces réflexions, je n'entendais pas
qu'un étranger se permît de les formuler en
pleine rue, à haute et intelligible voix et à ma
barbe. Je sentais la colère me gagner, l'indignation
m'aiguillonner et m'enflammer.
Baduel continuait de mieux en mieux à draper
et blasonner ma pauvre tante.
ce Et maniaque 1 Est-elle maniaque! Si vous la
voyiez! Et quelle mine dolente, quels airs désolés
et pleurards ! Ah ! en voilà une qui ne doit pas se
pâmer de rire tous les jours, allez, mais qui ce-
pendant peut se vanter de me faire bien rire cha-
que dimanche ! )>
Soudain je fis volte-face et m'élançai sur l'inso-
lent.
ce Ce n'est pas dimanche aujourd'hui, mais c'est
égal, ris tout de même! Tiens, ris! ris! )>
Et je lui allongeai en pleine figure deux ou trois
coups de poing, dont l'un, par malheur, l'envoya
tomber la tête en arrière sur l'asphalte du trottoir!
Presque aussitôt je vis accourir M. Baduel,
l'inspecteur, à qui il prenait souvent fantaisie,
l'été, de venir se promener aux alentours du lycée
et de surveiller la sortie des externes.
1U MES AMIS ET MOJ.
« Mauvais garnement!
— Pourquoi insulle-l-il mes parents ? »
Mais M. Baduel n'était occupé qu'à relever son
fils Adrien et à étancher le sang qui lui coulait du
nez.
L'après-midi, comme j'arrivais au lycée, le père
Quoniam, le concierge, qui était embusqué sous
la voûte, devant sa loge, me saisit au passage et
m'invita à le suivre chez M, le proviseur.
« M. l'inspecteur est avec lui également »,
m'annonça-l-il chemin faisant.
Je devinai sans peine de quoi il s'agissait.
M. Feuilhestre, le proviseur, sa calotte de velours
noir sur la tête, était assis devant son bureau, en
face de la porte ; debout, à gauche, près de la che-
minée, se tenait M. Baduel.
ce Pourquoi avez-vous frappé ce matin, dans
la rue, un de vos camarades? » me demanda
M. Feuilhestre de sa voix terne.
Je racontai ce qui s'était passé, quels discours
Adrien Baduel avait tenus rue de la Banque,
derrière moi ; et, la tête haute, la main étendue
vers un invisible autel, avec le geste superbe de
Scipion l'Africain attestant les dieux qu'il a sauvé
Rome et la patrie, je terminai par cette apostrophe:
L
Je raconlii ce qui «était passe.
MES DEUX GRAND'TANTES. 71
ce Sachez, monsieur le proviseur, que je ne
laisserai jamais outrager ma famille! Jamais! !.. »
M. Feuilhestre me répliqua, toujours sans s'é-
mouvoir, que je n'aurais pas dû me faire justice
moi-même ; que c'était le fait des polissons de se
colleter ainsi au milieu de la voie publique ; que
si j'avais à me plaindre d'un de mes condisciples,
c'était à notre professeur, à M. le censeur ou à lui
que je devais soumettre le différend. Puis il me
congédia.
En entrant dans la classe, j'aperçus Adrien
Baduel à sa place : il ne lui restait de la gourmade
du matin qu'une tache rouge, un pochon au-des-
sous de l'œil droit ; le mal avait donc été bien moins
grave que je ne l'avais craint.
Mais n'importe! On ne me pardonna pas cette
brutale façon de soutenir la dignité et de venger
l'honneur des miens.
Quant à ma tante Clorinde, à qui l'aventure ne
tarda pas être rapportée, elle ne me sut aucun gré
de ma courageuse intervention, de mon dévoue-
ment chevaleresque : pas plus que sa belle-sœur,
ma tante de Loisey, elle n'a songé à faire la moin-
dre mention de moi dans son testament.
/
CHAPITRE VII
LE PERE COLIBERT
A M. Félix Alcan.
A l'époque où la municipalité de Popey-snr-
Ornain décida d'abandonner le vieux collège, jadis
créé par Gilles de Trêves, et vota les fonds néces-
saires pour la construction d'un c< lycée impérial »
— il y a près de quarante ans, — M. Zéphyrin
Colibert, chef de l'important pensionnat de Saint-
Michel, songeait à se défaire de son établissement
et à goûler un repos longuement mérité. Il venait
d'atteindre sa cinquanle-cinquième année et de
compléter ses cent mille francs ; en outre, il avait
perdu sa femme, sa chère Herminie, huit mois au-
paravant, et il ne s'était pas remis de cette secousse ;
il était tout désorienté, affaissé, n'avait de goût à
rien.
Mais un pensionnat aussi fréquenté et, parlant,
120 MES AMIS ET MOI.
d'une mise à prix aussi élevée que celui-là ne
trouve pas acquéreur du jour au lendemain, et un
assez long temps s'écoula avant que M. Colibert
fût parvenu à ses fins.
Il venait de conclure le marché, le plus secrète-
ment possible, afin de ne pas effaroucher les famil-
les, toujours promptes à prendre l'alarme à tout
changement, et de ménager ainsi les intérêts de
son successeur, quand un matin, dans les derniers
jours de septembre, il vit arriver chez lui M. Baduel ,
l'inspecteur d'académie. La veille même, M. Coli-
bert était allé lui présenter le nouveau chef de
l'institution Saint-Michel, M. Théodule Mirandar,
et solliciter pour celui-ci la même bienveillance,
le même précieux appui dont M. l'inspecteur avait
toujours daigné l'honorer, lui, Zéphyrin Colibert;
il ne laissa donc pas d'être surpris tout d'abord de
cette visite. Etce fut bien pis lorsqu'il en connut
le motif.
« Votre intention, m'avez vous dit hier, est de
vous retirer dans votre pays natal, à Rembercourt,
aussitôt que votre successeur sera installé et bien
au courant de tous les rouages de l'établissement?
— Oui, monsieur l'inspecteur; c'est, en effet,
ce que je projette. »
LE PÈRE COLIBERT. 121
M. Baduel fit entendre sa petite toux accoutu-
mée, deux hem I hem I qui précédaient chacune de
SCS phrases.
c( Cependant vous êtes dans la force de Tâge....
— Oh! monsieur l'inspecteur, je décline, et
sensihiement; je ne m'en aperçois que trop, repar-
tit M. Golihert avec un mélancolique sourire. J'ai
dépassé la cinquantaine....
— Mais vous vous portez comme un charme de
nos bois! Vous avez bon pied, bon œil, mine
rayonnante et superbe! »
M. Golihert hocha lentement et tristement la tête.
« Vous me flattez, monsieur l'inspecteur, vous
me flattez! Mais... permettez-moi,... je sais ce
qu'il en est. Depuis le départ de ma pauvre dé-
funte, voyez-vous, je ne suis plus ce que j'étais, je
le sens bien ! Je n'ai plus de courage, plus d'entrain,
plus de forces. . . . C'est comme un coup que j'aurais
reçu, qui m'aurait assommé. »
Et le brave homme essuya du bout de son doigt
une larme qui venait de poindre au coin de son œil .
« Hem ! hem ! Et c'est dans ces dispositions
d'esprit que vous allez vous enterrer dans un vil-
lage? répliqua M. Baduel. Que ferez-vous là-bas?
Rien, n'est-ce pas? Rien que de ruminer vos cha-
122 MES AMIS ET MOI.
grins.... Eli bien, non, monsieur Colibert, il ne faut
pas ! D'accord avec M. le recteur, je viens vous of-
frir une chaire au lycée, la chaire de seconde an-
nexe, autrement dit de deuxième année de fran-
çais, et vous acceplerez!
— Moi! au... au lycée! bégaya M. Colibert tout
ému, ébaubi, les yeux écarquillés.
— Oui, et avant qu'il soit longtemps, vous rece-
vrez les palmes académiques, je vous en donne la
certitude.
— Oh!!., s'exclama le maître de pension en
joignant les mains.
— Je ne pouvais pas, vous le comprenez, vous
entretenir de cette affaire toute personnelle, tout
intime, quand vous êtes venu chez moi, hier, en
présence de votre successeur. Hem ! hem ! Main-
tenant, voyez, pesez, examinez: l'ouverlure des
classes du lycée a lieu le 15 octobre; il est indis-
pensable que je reçoive votre réponse — votre
acceptation, monsieur Colibert — le i^' au plus
lard.
— Bien, monsieur l'inspecteur; oui, je réflé-
chirai; mais, dès à présent, permettez-moi de
vous dire combien je suis touché,... combien je
suis fier d'une offre aussi..., aussi glorieuse....
LE rÈr.E COLIDERT. 425
— Ilcm! lîcm! Au revoir donc, monsieur lo
professeur! A bienlôt! »
* *
Professeur! Professeur dans un lycée du gou-
vernement! Jamais, depuis qu'il avait conquis ses
deux brevets — élémentaire et supérieur, —jamais
M. Zéphyrin Colibert n'avait songé à jeter si haut ses
vues; jamais l'idée ne lui serait venue qu'il pour-
rait un jour, lui paysan, fils de paysans, qui n'avait
jamais fréquenté que l'école primaire de son village
et l'école normale de son département, frayer avec
des licenciés, des agrégés, des docteurs, faiie comme
eux partie d'un môme établissement universitaire,
être leur égal — presque !
Paysan, il Tétait resté, malgré ses trente ans de
résidence à Popey-sur-Ornain et ses rapports quo-
tidiens avec la bourgeoisie de ce chef-lieu. Son air,
son costume et ses goûts ne laissaient aucun doute
sur ses rustiques origines.
De taille moyenne, puissamment râblé, le cou
charnu, renflé, formant bourrelet, un vrai cou de
taureau, les joues pleines, fermes, toujours soi-
gneusement rasées et d'un superbe rouge brique,
les lèvres épaisses et proéminentes, le père Coli-
124 MES AMIS ET MOI.
bert, en dépit de ses chagrins et de son âge, et
conformément aux déclarations de M. l'inspecteur
Baduel, offrait aux regards une mine toute réjouie,
épanouie, florissante et éclatante de santé. Il était
invariablement vêtu d'une longue redingote vert-
bouteille, d'une sorte de houppelande qui lui des-
cendait jusqu'aux mollets et laissait à découvert
un plastron de chemise de grosse toile d'un blanc
roux, dont le col, relevé et terminé par deux gigan-
tesques pointes, abritait la moitié de ses rubicon-
des et massives oreilles et son menton tout entier.
D'énormes brodequins à lacets de cuir, aux semel-
les toutes constellées de clous, composaient son
unique chaussure de ville ; chez lui, dans la pen-
sion, afin de pouvoir dissimuler son approche et
mieux surveiller ses ouailles, il portait de simples
chaussons de petites lisières, des patins, selon le
mot du pays.
Ébloui, fasciné, transporté de joie et d'orgueil
par la proposition si imprévue et si flatteuse que
venait de lui adresser l'inspecteur, le père Coli-
bert (ainsi l'appelait-on couramment dans la ville,
à l'exemple de ses élèves), après un court laps de
temps pour la réflexion, un délai de pure forme,
se hâta d'accepter.
LE PERE COLIBERT. 125
Et cependant il avait déjà fait recrépir, re-
mettre à neuf de fond en comble sa petite maison
de Rembercourt-aux-Pots ; toutes ses dispositions
étaient prises pour s'en aller là-bas cultiver son
meix (jardin) et mettre en pratique ses théories
d'apiculture — une vieille passion qui lui était
restée ; — et d'avance il s'était réjoui de la douce
vie qu'il allait mener, de l'indépendance, la pleine
quiétude d'esprit et le réconfortant farniente qui
l'attendaient dans ce gentil cottage. Mais être pro-
fesseur au lycée, alors que l'établissement ainsi
désigné avait tout l'attrait du mystère, tout le
prestige de l'inconnu! — ce titre valait bien quel-
ques sacrifices ; etc'est avec une débordante fierté,
une triomphante allégresse, que, le 15 octobre, à
huit heures du matin, M. Zéphyrin Golibert fit son
entrée sous le porche monumental et tout fraîche-
ment achevé, éclatant de blancheur, du « lycée
impérial » et s'installa dans « sa chaire w.
Comprenant la haute importance de ses nouvelles
fonctions et tous les devoirs qu'elles lui imposaient,
il avait, à cette occasion, définitivement quitté sa
houppelande vert-bouteille et ses souliersde chasse^
et arborait une redingote de fin drap noir lustré,
des escarpins vernis, et même — tant il avait souci
1!26 MES AMJS ET MOI.
(le sa dignité! -—une large et éblouissante cravate
blanche. Ah! cette cravate, ce qu'elle provoqua de
rires et de lazzi, non seulement de la part des
élèves, mais de celle des professeurs, des « col-
lègues » du père Colibert, on s'en souvient encore
à Popey-sur-Ornain.
Ce fut au point que le proviseur, le rigide et fri-
gide M. Feuilhcslre, jugea nécessaire de mander à
son cabinet M. le professeur de seconde annexe
et l'engagea discrètement, de sa voix placide,
quand et quand doucereuse et pateline, à se dé-
partir de ce cérémonial inutile — tout à fait inu-
tile, — et à mettre plus de simplicité dans son
costume.
« Du moment que monsieur le proviseur m'y
autorise....
— Non seulement je vous y autorise, monsieur
Colibert, mais je..., je vous en prie ! »
Les élèves, pour la plupart originaires de la ville,
petits bourgeois dégourdis, futés, madrés, toujours
en quête de farces et de vilains tours, sournois et
ce sans pitié », comme le « fripon d'enfant » du
fabuliste, n'avaient pas tardé à s'apercevoir de Tin-
expérience de leur maître, et, par suite, à mécon-
naître son autorité, à s'affranchir envers lui de toute
LE PÈRE COLIBERT. 127
obéissanceet de toutrespect. Ils lui décochaient des
réponses piquantes, impertinentes, qui déconcer-
taient tout à fait le vieux magister et le cinglait
comme d'un coup de fouet.
« L'algèbre, mes enfants, vous vous plaignez
que ce soit trop difficile? Mais, à votre âge, je
savais mes équations du second degré, moi 1
— C'est que vous aviez de bien meilleurs profes-
seurs que nous, vous, m'sieu! »
Lui, au contraire, ne leur parlait qu'avec ja plus
affectueuse courtoisie, avec déférence presque, les
traitant avec tous les égards dus, selon lui, à leur
qualité de lycéens.
« Monsieur Arnould, auriez-vous l'obligeance
de réciter votre leçon de géographie? — Voudriez-
Yous prendre la peine d'aller au tableau, mon-
sieur Herluison? — Seriez-vous assez aimable,
monsieur Maginot, pour ne pas oublier de re-
passer demain les trois derniers paragraphes de
votre Télémaque'ï » Etc.
Naturellement, plus il exagérait cette politesse
et se montrait obséquieux et humble, plus ses
disciples se moquaient de lui, le ridiculisaient et
le tympanisaient.
Habitué à avoir affaire aux petits paysans.
128 MES AMIS ET MOI.
gauches, timorés et lourdauds, qui formaient le
fond de la clientèle de l'institution Saint-Michel,
M* Golihert ne se reconnaissait plus et commençait
à se dire que, décidément, toute gloire se paye ici-
has, et que son titre de professeur allait lui coû-
ter bien des vexations et des tracas — à regretter
peut-être de ne pas avoir suivi sa première idée
et s'en être allé manger paisiblement ses rentes
dans sa verdoyante maisonnette de Rembercourt.
Bientôt ce fut une véritable persécution qu'on
dirigea contre lui, un siège en règle, une guerre
incessante, acharnée, impitoyable.
Le premier coup fut terrible.
On avait remarqué que M. Colibert avait l'habi-
tude, en arrivant, de déposer son chapeau, un
superbe tromblon tout neuf, sur le rebord de la
chaire, et, à la fin de la classe, avant de le remet-
tre sur sa tête, de le passer circulairement sur sa
manche, de façon à le bien essuyer et à en lisser
la soie; puis, étrange manie, celte opération ter-
minée, il fourrait le poing dans l'intérieur du
chapeau, comme pour s'assurer que le fond était
encore solide.
LE PÈRE COLIBERT. 129?
Un matin, peu après Touverture de la classe,;
M. Colibert ayant « prié » un des élèves de ce vour:.
loir bien » lui apporter son devoir, cet élève — ,
un des moins effrontés et des moins méchants de
la bande cependant — s'avisa, lorsqu'il eut esca-
ladé les trois marches de la chaire, de plonger son
canif dans le fond du chapeau, et vite, de faire
décrire à la lame un bon demi-tour, presque une
circonférence entière.
Quand, la leçon terminée, le professeur prit
son couvre-chef, et, après l'avoir consciencieuse-
ment et méthodiquement astiqué sur son bras,
enfonça le poing, la soupape s'ouvrit, poing et
poignet passèrent au travers.... Et il fallait voir la
tête, la bonne tête du père Colibert, pendant qu'il
tenait son casque ainsi embroché, enfilé comme
un tuyau de poêle !
c< Oh!... »
C'est tout ce qu'il put articuler.
Et les rires, les clameurs, hurlements et trépi-
gnements de joie de MM. les élèves, il fallait les
entendre l
L'après-midi de ce même jour, autre mésaven-
ture. En montant dans sa chaire, M. Colibert fut
tout surpris de la trouver vide : plus de chaise!
9
.150 M£S ÂMlS ET MOI.
,Et comme il n'y avait que des bancs dans la classe,
^s bancs-scellés au plancher, force lui fut de de-
meurer debout durant toute la séance, de deux
heures jusqu'à quatre.
Sortir et réclamer auprès du surveillant général
ou d'un domestique un siège en remplacement de
celui qui avait disparu, c'est ce que tout autre
professeur aurait fait; mais lui, il n'osait, et c'est
précisément sur cette timidité qu'avaient compté
ses perfides auditeurs.
Le lendemain matin, la chaise avait, comme
par enchantement, réintégré sa place; mais à
peine le pauvre M. Colibert s'y fut-il assis, qu'il
se releva brusquement en poussant un cri de
douleur : une demi-douzaine de grandes plumes
lances, disposées bec en l'air sur le fond de paille,
lui étaient restées plantées dans les chairs.
« Messieurs, qui s'est permis...? »
Mais tous alors de singer Tétonnemenl :
« Quoi donc, m'sieu?quoi donc? Qu'est-ce qu'il
y a, dites, m'sieu? »
Le jour même, à l'ouverture de la séance de
l'après-midi, une main habile et preste, inconnue
d'ailleurs, par suite du va-et-vient qui se produi-
sait toujours au commencement de la leçon, et
Hii^' cl puiguct pas^reat
LE PÈRE COLIBERT. 153
grâce à la foule d'élèves qui assiégeait alors la
chaire, lui insinua délicatement sur son siège,
juste comme il s'asseyait, un œuf, un bel œuf
frais, qui tacha tout le pantalon du pauvre
homme.
Pleuvait-il? Son parapluie, soigneusement dé-
posé tout ouvert sur le parquet, dans un angle
de la salle, s'éclipsait soudain au moment du
départ.
« Messieurs!... Pardon, messieurs!... Veuillez
attendre.... Quelqu'un de vous, par mégarde,
n'aurait-il pas.... Une minute seulement, mes-
sieurs, de grâce!... »
Mais il avait beau les rappeler, beau implorer,
la bande infernale s'empressait de déguerpir; et,
de guerre lasse, il lui fallait s'en aller à son tour
et se faire mouiller. A la séance suivante, le pa-
rapluie se retrouvait élendu dans son coin.
Si, au contraire, le soleil brillait, M. Colibert
ne manquait jamais de l'avoir sur son pupitre ou
dans les yeux. En vain il changeait de place, se
reculait, s'avançait : toujours un agile et frétil-
lant et insupportable reflet, projeté par une glace
invisible, venait papillonner sur lui ou devant
lui.
154 MES AMIS ET MOI.
Et les avalanches de boules de neige qui lui
tombaient du ciel, tout à coup, à un tournant de
rue ou pendant qu'il ouvrait sa porte ; — les sou-
ris découpées dans du drap et blanchies à la craie
qu'on lui appliquait au milieu du dos, sur l'épaule,
les manches, les mollets, partout où l'on pouvait^
— les livres et les cahiers qu'on lui chipait pour
l'empêcher de dicter les devoirs; — et... que
sais-je! Chaque jour faisait éclore une nouvelle
farce.
Les élèves des autres divisions, instruits du dé-
sarroi qui régnait en seconde annexe, venaient y
prendre part à l'occasion et mettre à profit l'insi-
gne candeur et l'impéritie de M. Colibert. Ceux
d'entre eux, par exemple, qui, pour quelque mé-
fait grave, avaient été, durant une séance, mis à
la porte par leur professeur, au lieu de demeurer,
selon la règle, plantés à l'entrée de leur classe,
sous le portique, et d'y attendre le passage du
censeur ou du surveillant général, se réfugiaient
dans la classe, la fameuse classe du père Colibert.
« Vous demandez, monsieur? disait-il dès
l'abord à l'arrivant.
— Je suis unnouvemiy m'sieu.... C'est m'sieu
le proviseur qui m'envoie....
le» buulcs di neige qi
LE PÈRE COLIBERT. 157
— Ahl très bien, asseyez-vous, mon petit
ami.... Là, tenez, il y a une place.... Youdriez-
vous me dire votre nom, je vous prie? j>
L'intrus aurait répondu : « Tartempion,
m'sieu ! » ou Mathusalem, Mahomet, Don Qui-
chotte, Robinson, Dagobert ou Robespierre, que
Texcellent homme aurait, sans sourciller, inscrit
ce nom sur son cahier de notes, tant il avait
confiance.
Une fois il vit arriver ainsi huit nouveaiix dans
la même séance. Il ne savait plus où les caser !
A la séance suivante, bien entendu, tous
brillaient par leur absence.
«
* *
A maintes reprises, le proviseur avait fait appe-
ler M. Golibert pour le semoncer et lui tracer sa
voie, tâcher de lui inculquer quelques règles de
discipline.
« Les classes voisines de la vôtre, monsieur, se
plaignent du tapage qui se fait journellement chez
vous. Par instants, il est impossible de s'entendre,
paraît-il. 11 faut mettre ordre à cela!
— Oui, monsieur le proviseur, je vous pro-
mets.... Oui, je leur recommanderai bien....
138 MES AMIS ET MOI.
— Si les recommandations ne suffisent pas, on
sévit ! Sévissez, monsieur, sévissez ! Il est temps ! »
De plus en plus impatienté par la mauvaise
tenue de celte classe de seconde annexe, M. Feuil-
hestre se montrait de plus en plus strict, minu-
tieux, grincheux, et ne cessait d'avoir l'œil sur Tin-
fortuné professeur, de le régenter, gourmander,
tracasser, tarabuster de mille façons.
a Ce n'est cependant pas à moi à faire la police
de votre classe, monsieur! Vous devez le com-
prendre!
— Certainement, monsieur le proviseur I Aussi
je m'efforcerai, croyez-le bien.... Oui, je les tien-
drai ferme ! »
C'est au point que chaque fois qu'il voyait entrer
dans la salle le surnommé Sucemèche, le domes-
tique chargé de nettoyer les lampes dans les études,
d'entretenir les feux et de faire circuler le cahier
d'absences, M. Zéphyrin Colibert, s'imaginant tou-
jours qu'il venait le prévenir « de passer au cabi-
net de M. le proviseur après la classe », sentait
soudain la sueur lui perler sur le front et une
indicible terreur s'emparer de lui.
« Ah! Seigneur mon Dieul quoi donc encore? »
Instruit, dès l'origine presque, de cet état de
i
LE PÈRE COLIBERT. 139
choses, M. Baduel, l'inspecteur, avait, tout comme
M. Feuilhestre, chapitré le professeur de seconde
annexe.
« Hem! hem! un peu plus de vigueur, mon-
sieur Colibert !... Il ne faut pas craindre de serrer
la bride à ces garnements.... Vous vous êtes laissé
déborder.... Hem! hem! Yous qui gouverniez si
bien votre pensionnat !
— Ah ! monsieur Tinspecleur, ce n'était pas
la même chose, pas les mômes natures! Mes an-
ciens élèves m'arrivaient de la campagne; ceux-ci
ont été comme viciés par Tair de la ville; ce sont
des..., des... démons! Impossible d'en venir à
bout! »
Et M. Baduel concluait à part soi qu'il avait en
tort, grand tort, de dissuader l'ex-chef de l'insti-
tution Saint-Michel de se retirer dans son village,
et de lui ouvrir les portes du lycée.
« Non, ce n'est pas là ce qu'il nous fallait....
Hem! hem! le pauvre bonhomme perd la tête!... »
*
Brusquement, sous le coup de ces admones-
tations, M. Colibert changea de tactique et d'un
extrême tomba dans un autre. La douceur, l'ob-
140 MES AMIS ET MOI.
séquieuse indulgence firent place, du jour au lende-
main, à une intraitable rigueur, h la violence et
à la brutalité.
Un matin, l'élève Gaudinot, Je plus mauvais
chenapan de la classe, s'amusait, selon sa cou-
tume, à lancer au plafond des boulettes de papier
mâché; ayant failli atteindre M. Colibert en pleine
figure, il ne fut pas peu surpris de voir celui-ci
sauter en bas de sa chaire et se précipiter sur lui,
l'empoigner par l'oreille et la lui secouer, malgré
ses larmes et ses cris, de la belle façon, à la lui
arracher; puis le tirer, le traîner hors de son
banc et le jeter à la porte.
Un autre, qui ne réussissait pas à réciter ses
leçons, et à qui il venait de dire : « Asseyez-vous!
Vous ne savez rien! » ayant audacieusement
riposté : « Si je ne sais rien, c'est de votre faute!
Vous ne nous apprenez rien ! » reçut une vigoureuse
paire de claques.
« Voilà au moins qui t'apprendra que je n'ai pas
la main engourdie, cancre! »
Il les tutoyait à présent.
Mais les coups avaient beau pleuvoir, le pli était
pris et rien n'y faisait. Ainsi, comme on avait
remarqué que, dans ses fréquents accès de colère.
LE PÈRE COLIBERT. iU
il avait l'habitude de s'élancer hors de sa chaire,
on s'avisa de lui mettre de la poix sur sa chaise ;
puis, dès qu'il fut assis, de le provoquer, de
l'asticoter, afin d'avoir le plaisir de lui voir
emporter ladite chaise collée au fond de son
pantalon.
Quelques jours après, c'est dans son chapeau,
un haut de forme encore tout battant neuf, qui
avait succédé au malheureux tromblon à soupape,
que les polissons s'appliquèrent à glisser de la poix.
Et les plaintes continuaient d'affluer, les mercu-
riales du proviseur devenaient de plus en plus
acerbes et véhémentes.
« Maltraiter les enfants, monsieur! Mais à quoi
songez-vous? Est-ce que de pareils procédés ont
cours dans l'université? Vous voulez donc discré-
diter l'enseignement de l'État, déshonorer notre
jeune lycée 1 »
M. Feuilhestre l'avait pris en grippe et le rendait
responsable de tout le mal. En vain le père Colibert
affirmait-il, en soupirant et levant les bras au ciel,
n'avoir jamais, jamais, au grand jamais rencontré
de pareils élèves, aussi insubordonnés, dissipés,
fainéants, menteurs, hypocrites, diaboliques....
(c Les élèves sont ce que leurs professeurs les font.
142 MES AMIS ET MOI.
monsieur », repartait sentencieusement le frigide
et solennel M. Feuilheslre.
C'était à devenir fou. Le malheureux finissait
par ne plus savoir que faire, à quels procédés
recourir pour mater ces polissons, par perdre
même la notion précise de ses actes et de ses
paroles.
Un élevé qui, pour la vingt ou trentième fois,
avait omis de lui présenter son corrigé d'hisloire,
venant un jour s'excuser : « Je n'ai pas eu le temps,
m'sieu....Ce n'est pas ma faute... », il le happa au
collet, sans le laisser achever, l'entraîna hors de la
classe, et, apercevant M. Fcuilhestre au milieu de
la cour, en compagnie du censeur et de l'aumônier,
courut droit à lui, remorquant toujours le pares-
seux gamin.
(c Monsieur le proviseur, voici M. Morlange....
Cet élève ne m'a pas fait un devoir depuis le
commencement de Vannée I
— Et vous avez attendu jusqu'à présent, jusqu'au
mois de mai, pour m'en avertir, monsieur Coli-
bert? » répliqua M. Feuilhestre, en braquant sur
lui un regard étonné, empreint de sévérité et de
mépris.
C'était lui le coupable, maintenant, toujours lui !
LE PEUE COLIBERT. 145
Les mauvaises notes, les pensums, les retenues
de jeudi et de dimanche, les claques môme et les
torgnoles continuaient de grêler sur le personnel
de seconde annexe, et cela sans le moindre résultat.
De plus belle on s'acharnait à faire endêver,
tourner en bourrique le père Gôlibert. Il n'était
pas de ruses, pas de méchancetés, de cruautés que
ces garnements n'imaginassent.
La salle de seconde annexe était très grande; la
chaire, au lieu d'être, comme dans les autres classes,
adossée au mur, vis-à-vis des gradins où siégeaient
les élèves, se trouvait placée isolément au centre
de la pièce; et, depuis qu'il appliquait le régime
de la sévérité, M. Colibert avait coutume d'envoyer
les délinquants s'agenouiller derrière cette haute
et imposante « cathèdre » de chêne ciré. Derrière
elle également, il avait pris l'habitude, à partir du
jour oii M. le proviseur l'avait obligé à mettre
moins de prétention et de solennité dans son
costume, de laisser accrochée une vieille redingote,
qu'il enfilait en arrivant et remplaçait par celle
qu'il venait de quitter, par sa belle redingote neuve.
Or l'élève — car il n'y en avait jamais plus d'un
144 MES AMIS ET KH.
à la fois — ainsi relégué derrière la chaire, passait
inTariablement son temps à découdre, à Paide d*uD
canif, manches, basques, col, tout ce qu'il pouvait,
de la susdite belle redingote.
Quand la punition, et, par conséquent. Topera-
tion, avait commencé à neuf heures et demie ou dix
heures moins un quart, la sortie ayant lieu à dix
heures, le mal n'était pas grand; mais si la besogne
se prolongeait pendant une heure ou une heure et
demie, malgré la crainte d'une surprise et les dé-
rangements continuels, la belle redingote envoyait
de dures. Certain jour, elle se trouva privée de ses
deux pans, transformée en spencer : M. Colibert
dut s'en revenir avec l'autre, la vieille, sur son
dos.
Et pour comble, ce même jour, il reçut la visite
de tous les tailleurs de Popey, qui venaient
à la queue leu leu lui faire leurs offres de
service.
« Bonjour, monsieur Colibert. Je vous apporte
des échantillons pour la jaquette que vous m'avez
commandée.
— Vot' serviteur, monsieur Colibert. Je viens
vous prendre mesure du veston que vous désirez.
— Monsieur Colibert, j'ai bien l'honneur.,..
LE PERE COLIBERT. 145
C'est donc un pardessus de demi-saison qu'il vous
faut? Vous voyez, je suis accouru dès que vous
m'avez fait appeler.
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Ah ! les gredins,
les scélérats, les monstres ! »
Il cessa de suspendre sa redingote au dossier de
la chaire : il la déposa près de lui, sur son pupitre;
mais alors ce fut bien une autre histoire ! Le plus
turbulent des élèves et en même temps le plus âgé
et le plus robuste, le cancre Gaudinot, déjà nommé,
ayant été « mis à genoux » et ne trouvant plus rien
à découdre, afin de varier ses plaisirs et ceux de ses
condisciples, s'amusa à soulever la chaire et la
renversa sens dessus dessous.
A ce fracas, aussitôt accompagné d'éclats de rire,
de miaulements, de croassements, de beugle-
ments, du plus discordant et épouvantable va-
carme, M. Babonet, le censeur, qui passait en ce
moment sous le portique, ouvrit la porte et aper-
çut M. Golibert engagé à mi-corps sous la lourde
calhèdre renversée, et s'efforçant de sortir de cette
boîte et de se remettre debout. Il s'empressa de l'y
aider, l'épousseta, le frictionna, et, le voyant tout
congestionné, haletant et endolori, lui proposa de
le conduire à l'infirmerie,
*0
ii6 MES AMIS ET MOI.
« Merci, monsieur Babonei,... non,... merci
bien....
— Mais comment cet accident est-il survenu?
demanda le censeur.
— Ah ! monsieur ! . . . s'ëcria M. Colibert en le-
vant les yeux au ciel, comme pour implorer grâce.
Quelle engeance ! Les misérables ! Ah !.. .
— Mais enfin?
— Gaudinot? Où est Gaudinot? C'est lui l'au-
teur de ce..., de..., de la catastrophe, monsieur le
censeur ! Pour l'empêcher de troubler ses camara-
des, j'avais été contraint de le placer à l'écart, en
punition, au pied de la chaire, et c'est lui, le brise-
tout, le démon.... Je n'en veux plus dans ma
classe, monsieur le censeur; non! Impossible de
le garder I
— Gaudinot, vous entendez?
— Mais, m'sieu, pas ma faute.... Bien vrai!...
Ça a basculé sans que..., que..., que je....
— Sans que vous y touchiez ?
— Oui, m'sieu.
— Gela suffit, mon enfant. C'est moi-même qui
vous conduirai au séquestre tout à l'heure, dès
que la récréation sera venue. Nous verrons si ça...
basculera tout seul! »
LK PÈRE COLIBERT. Ul
Et en s'en allant M. Babonet murmurait : '■
« Décidément, non, il n'y a plus moyen de le
conserver! »
Mais c'était à M, Colibert, et non à l'élève Gau-
dinot, qu'il pensait.
Néanmoins tout n'était pas encore fini ce jour-là,
ce matin de juillet, pour l'infortuné professeur.
Comme le roulement du tambour venait d'an-
noncer la clôture de la séance et l'imminente sé-
questration de Gaudînot, et que les externes se
hâtaient de dégringoler les trois gradins où étaient
échelonnés tables et bancs et allaient s'aligner
sous le portique, M. Colibert surprit l'enragé
Gaudinot en train de lui tirer la langue. C'était
le comble! Sa colère déborda; en vain il aurait
voulu se retenir : indigné, hors de lui, furieux,
il lança deux retentissants soufflets à l'impudent
personnage. Celui-ci, aussitôt, de se rouler à
terre en jetant les hauts cris, de se tordre bras et
jambes comme si des convulsions l'eussent saisi;
puis, soudain, plus un mot, plus un soupir, plus
un mouvement : inerte, les yeux fermés, les lèvres
mi-closes, le drôle, à l'exemple de la petite Louison
du Malade imaginaire^ demeurait étendu sur le
plancher et contrefaisait le mort.
us MES AMIS ET MOI.
a l^vez-vous, Gaudinot! Relevez-vous, vovons! »
clamait le père Colibert en le tirant par le bras.
Mais ses jambes ployaient, molles et flasques, et
refusaient de le soutenir; sa tête s'inclinait sur
son épaule; tout son corps s'affaissait et retom-
bait.. ••
« Il Ta tué! Il Ta tué! A Tassassin! se mirent à
vociférer les élèves. Au secours! A l'assassin! Il a
tué Gaudinot! »
Et tous de s'élancer dans la cour.
11 les suivit; tète nue, l'œil hagard, les cheveux
en désordre, il s'enfuit, effaré, affolé, tout fris-
sonnant et pantelant, hors de ce lieu maudit.
« Tué?... J'ai tué.... Voilà que je tue mes élè-
ves! bégayait-il. Moi..., moi... un assassin! »
Sa servante, eu le voyant arriver dans cet état,
l'aida à se déshabiller et à se mettre au lit et en-
voya quérir le médecin. Une fièvre intense, ac-
compagnée de transports au cerveau et d'accès de
délire, s'était déclarée.
Le lendemain la folie éclatait, furieuse, terrible,
et il fallait conduire à l'asile de Fains M. le pro-
fesseur de seconde annexe, le pauvre pèreCoUbert,
LE PÈRE COLIBERT. 149
Il y mourut trois semaines après, le jour même
qu'avait lieu la distribution des prix dans ce
même lycée, où, dix mois auparavant, il était en-
tré tout rayonnant et triomphant, comme s'il fût
monté à un Capitole, et d'où il avait été précipité,
comme du haut d'une roche Tarpéienne, accablé
d'outrages, abreuvé de dégoûts, le cœur tout
meurtri et saignant.
CHAPITRE VIII
LE CLUB DES MOUSQUETAIRES
C'est à Toccasion de ma querelle avec Maxime
Lombard que le club des Mousquetaires fut fondé
au lycée de Popey-sur-Ornain.
Il est inutile que je vous conte à quel propos et
depuis combien de temps Maxime Lombard et moi
étions devenus ennemis ; qu'il vous suffise de sa-
voir qu'au mois de mai 18.., cette haine flambait
dans tout son plein et que la bataille, pugilat ou
corps à corps, était imminente.
Ni l'un ni l'autre, nous n'étions plus des enfants :
Lombard, qui avait quitté le lycée aux vacances
précédentes, pour entrer comme clerc chez maître
Gerbillat, le notaire de la rue du Cygne, devait ap-
procher de bien près de ses dix-seîpt ans ; et moi,
encore sous la tutelle universitaire, je n'avais
qu'une année de moins que lui tout au plus.
152 MES AMIS ET MOI.
En prévision de celle lullc, et par une juste dé-
Qance de lui-même et de ses forces, mon adversaire
s'était avisé de faire appel à quelques-uns de ses
camarades et de les exciter contre moi. J'avais été
amené ainsi à chercher du renfort de mon côté, et
ce fut à Paul de Guerpont, un de mes condisciples
et de mes intimes, que je m'adressai tout d'abord.
Je ne pouvais mieux tomber. Guerpont était non
seulement un robuste gaillard, le plus grand et le
plus fort de toute notre classe, c'était aussi un
enragé liseur, un admirateur passionné de Waller
Scott, de Fenimore Gooper et d'Alexandre Dumas.
Il accueillit mon projet avec enthousiasme.
« Parfait I Mais certainement ! Une association
de défense commune : pour toi comme pour
d'autres, voilà ce qu'il nous faut. « Tous pour un,
un pour tous ! » La devise des Monsqmtaireê ! C'est
cela, hein? C'est ce que tu veux aussi? Laisse-moi
faire.... Patiente seulement jusqu'à jeudi,... jeudi
matin, après la leçon de dessin,... et tu verras! »
La société des Mousquetaires existait-elle déjà
dans sa tête, pu bien l'idée de la créer lui vint-elle
tout à coup, comme un éclair de génie, une inspi-
ration divine, au moment où je lui fis part de mon
embarras? Tant il y a que le jeudi suivant, à l'heure .^
LE CLUB DES MOUSQUETAIRES. i5o
dite, dix heures et demie du malin, Guerpont
m'emmena derrière le lycée, et que nous trou-
vâmes deux de nos condisciples, Alfred Diélaine et
Maurice Herbelot, qui nous attendaient près de
récluse du canal.
« Tous pour un, un pour tous! articula mysté-
rieusement Guerpont dès l'arrivée, en guise de sa-
lutation.
— Un pour tous, tous pour un ! ripostèrent en
cœur et non moins gravement Herbelot et Diélaine.
— Vous savez tous les trois ce dont il s'agit? con-
tinua Guerpont. Venez : nous allons procéder aux
formalités indispensables.... Suivez-moi! »
Ses parents possédaient à peu de distance de là,
en contre-bas du chemin de halage, un jardin
d'agrément avec petit bois et maisonnette. Il nous
conduisit dans cette propriété, nous fit pénétrer
dans la maisonnette, et, afin sans doute de don-
ner plus de solennité à l'acte « indispensable » qui
allait s'accomplir, il referma la porte derrière nous
et laissa clos le volet de l'unique fenêtre, en sorte
que nous nous trouvions plongés dans une com-
plète obscurité. Il nous rangea autour d'une table
rustique à demi disloquée, que nous avions entre-
vue en arrivant, puis soudain se ravisa.
154 MES ÂHIS ET MOI.
c< Attendez! attendez ! » fit-il.
Nous perçûmes le frottement d'une allumette, et
bientôt la jaunâtre lueur d'un bout de chandelle
oublié sur la cheminée éclaira la scène. Guerpont
fixa ce luminaire dans le goulot d'une bouteille,
qu'il apporta au milieu de nous et déposa sur la
table; puis il planta tout à côté, dans les ais
vermoulus, un affreux couteau de cuisine tout
rouillé.
a Nous allons jurer sur ce poignard, déclara-t-il
alors d'une voix caverneuse et terrifiante, d'être fi-
dèles 5 notre devise. Mais auparavant, s'il en était
un parmi vous qui ne se sente pas assez d'intrépi-
dité dans l'âme, qui ne se reconnaisse pas prêt a
tout souffrir et tout braver, tout absolument, pour
le soutien de nos droits et la défense de notre
ligue, que celui-là n'hésite pas, il en est temps
encore!... Nous ne voulons forcer personne, n'est-
ce pas ?
— Non ! non !
— Qu'il se retire! Nous ne lui demandons que
de s'engager sur l'honneur à ne rien révéler de ce
qu'il a vu et entendu ici. »
Et comme aucun de nous ne bougeait :
O'
« Vous avez bien réfléchi? Prenez ffarde! nous
b'
LE CLUB DES MOUSQUETAIRES. 155
serons sans pitié pour le parjure! sans pitié pour
les traîtres ! ! ! »
Nouvelle pause.
(c Ainsi vous êtes fermement résolus tous les
trois à faire individuellement abnégation de vous-
mêmes, et à vous unir dans une commune pensée?
— Oui!
— A fonder le club des Mousquetaires et pren-
dre pour devise: « Tous pour un, un pour tous»?
— Oui ! oui !
— Étendez la main, — la main droite! »
Quand nous eûmes un à un d'abord, puis tous
ensemble, prononcé le terrible serment, Guerpont
nous annonça qu'il fallait, sans désemparer, s'oc-
cuper de notre « baptême ».
En raison de son allure martiale, de ses airs de
tranche-montagne, aussi bien que de son origine
gasconne — sa mère était une demoiselle Gastayrac
de Mont-de-Marsan, — Herbelot reçut tout natu-
rellement le nom de d'Artagnan; celui d'Aramis
fut attribué à Diélaine, qui portait de longs che-
veux plats et avait les manières discrètes et onc-
tueuses d'un prélat ; Guerpont, avec sa haute
stature, ses biceps saillants et ses bonnes gros-
ses bajoues, était tout indiqué pour succéder à
156 MES AMIS ET MOI.
Porthos; moi, je n'avais plus à choisir, j'héritai
d'Athos.
Maintenant donc, grâce à l'ingéniosité et à l'ini-
tiative de mon ami Guerpont, j'avais des partisans,
moi aussi, des troupes à opposer à celles de
Maxime Lombard. Je ne sais, à ce propos, où celui-
ci était allé recruter les siennes, d'où sortait cette
séquelle de vauriens, de mandrins et de malabreSy
comme on dit chez nous, qu'il traînait sans cesse
après ses chausses; mais sûrement il avait dû
choisir la fine fleur de tous les polissons de la
ville.
Comme il était retenu toute la journée à l'étude
de M. Gerbillat, etque j'avais, moi, en rentrant du
lycée, mes devoirs à faire et mes leçons à appren-
dre, ce n'était guère que le soir, vers les huit heu-
res, que nous nous rencontrions.
A la fin de mai ou au commencement de juin,
le jeudi qui précède la Pentecôte, pour préciser,
s'ouvre la grande foire de Popey, une foire qui,
avec tous les renouvellements d'autorisations et
les prolongations accordées aux bateleurs et mar-
chands, dure trois bonnes semaines. En temps nor-
LE CLUB DES MOUSQUETAIRES. 159'
mal, les distractions n'abondent pas à Popey, tant
s'en faut! Aussi cette « foire de mai » est-elle atten-
due par tous les habitants, riches ou pauvres, vieux
ou jeunes, jeunes surtout, avec une impatience
aussi ardente que légitime.
Il fallait que j'eusse été bien désobéissant, que
j'eusse commis un bien grave méfait, pour m'en-
tendre dire par ma grand'mcre ou ma tante Toto :
<c Nous ne t'emmènerons pas à la foire ce soir.
On te laissera à la maison, vilain garnement! On
ne peut pas jouir de lui! Nous qui justement nous
proposions de le conduire aux Franconi ! Oui, une
surprise qu'on voulait faire à monsieur! Ah! cela
tombe bien ! »
A présent que j'étais d'âge à sortir seul, je n'at-
tendais plus que ma grand'mère ou ma tante fus-
sent disposées à aller contempler les chevaux de
bois ou les montagnes russes, écouter la parade
du «Palais des Merveilles», des «Nouveaux Jeux
icariens », du « Général Tom-Pouce » ou de la « Fa-
mille Lamberti » , voire à me mener à une représen-
tation du cirque Loyal, autrement dit aux Fran-
coni : mes devoirs à peine terminés, bâclés, je dé-
gringolais la Grand'Rue et la côte de l'Horloge, et
j'accourais sur la place Reggio, sur le champ de
460 MES AMIS ET MOI.
foire. Mais à dix heures, lorsque les puissantes vo-
lées de la grosse cloche de la Tour annonçaient le
couvre-feu — qui, à l'occasion de la fête foraine,
sonnait une heure plus tard que de coutume, — il
me fallait m'arrachera ce lieu de délices et rentrer
dare-dare au bercail : on ne m'accordait que dix
minutes de grâce.
C'était sur cette place Reggio, anciennement de
la Mairie, entre les quatre rangées de boutiques en
planches ou autour des baraques et ce entre-sorts»
des saltimbanques, somnambules et montreurs de
phénomènes, que nous nous croisions chaque soir.
Lombard et moi, escortés l'un et l'autre de nos gar-
des du corps. Quels coups d'œil menaçants on se
décochait au passage ! Quels ricanements pleins de
mépris ! Comme on haussait superbement les épau-
les ! Avec quelle arrogance on se toisait, on se sif-
flotait ou se chantonnait au nez I
La collision était inévitable, la guerre effective à
la merci du moindre incident.
Elle éclata par un soir d'orage, alors que les
éclairs de plus en plus rapprochés, et les coups de
vent qui secouaient les planches des baraques et
les toiles des tentes, nous avertissaient qu'il était
prudent dç déguerpir du champ dç foife, sans
LE CLUB DES MOUSQUETAIRES. 161
attendre les sonores appels de la cloche, et de
regagner au plus tôt nos pénates.
J'arrivai au bas de la côte de l'Horloge, flanqué de
mes trois acolytes et suivi, à quinze ou vingt pas,
comme par une meute de roquets, par Lombard et
sa bande.
« Veux-tu que nous tereconduisionsjusque chez
toi? » me demanda Porthos-Guerpont.
Je refusai crânement.
ce Inutile, va! Ils ne broncheront point.
— Pas sûr, fît Aramis. En te voyant seul....
— Ils sont parfaitement capables, ces pierrots-là,
de profiter de notre absence pour tomber sur toi,
acheva d'Artagnan.
— Mais nonl N'ayez crainte ! Allons, je ne tiens
pas à êlre mouillé ni à ce que vous le soyez non
plus.... Quittons-nous! A demain I
— Eh bien, puisque tu le veux! Bonsoir, Athos ! »
Je pressai les trois mains tendues vers moi, et,
laissant mes frères d*armes continuer leur route
par la rue des Juifs, je commençai, toujours suivi
à distance et épié par l'ennemi, à gravir la côte de
l'Horloge.
Au piedde cette côte, à chacun des angles qu'elle
forme, d'une part avec la rue des Juifs, de l'autre
11
162 MES AMIS ET MOI.
avec la rue Oudinot ou de Savonnières, se trouvait
alors, et se trouve encore aujourd'hui, je crois
bien, une boutique de boulanger. Ces boutiques,
qui, du côté de la rue, occupaient le rez-de-chaus-
sée, étaient naturellement en sous-sol sur la côte.
L'une d'elles, celle de gauche — la boulangerie
Duval-Géminel, comme le marquait l'enseigne, —
se terminait par un vaste fournil ressemblant à
une cave, dans lequel, lorsqu'on montait ou des-
cendait la côte, le regard plongeait librement par
une très large fenêtre percée presque à ras de terre.
Juste au-dessous de cette fenêtre, qui, ce soir-là, à
cause de l'orageuse température sans doute, était
grande ouverte, s'étendait le pétrin; et, à mesure
que j'avançais, les han ! han ! du mitron m'ar-
rivaient plus distincts, et j'apercevais, à la lueur
d'une lampe fixée au mur, une tête enfarinée
et des épaules nues qui se courbaient, se
relevaient....
Soudain je me sentis agrippé par derrière. D'un
bond, je me retournai, je m'élançai sur mon agres-
seur, le saisis à bras-le-corps, le renversai....
Et en même temps qu'un effroyable coup de ton-
nerre ébranlait les vitres avoisinantes, nous rou-
lions. Lombard et moi, par la fenêtre du fournil et
LE CLUB DES MOUSQUETAIRES. 163
tombions, entraînant la lampe avec nous, au beau
milieu du pétrin. Floc!
Lombard se trouvait sous moi. Je me relevai
bien vite.... Le mitron, probablement saisi d'effroi,
avait disparu dans la bagarre.... Je me hissai jus-
qu'à la fenêtre.... Je ne ressentais aucune douleur,
et je tendis la main à mon adversaire pour l'aidera
se redresser et à me rejoindre, opération qui s'ef-
fectua en un clin d'œil, malgré l'ample et épaisse
chape de pâte que Lombard emportait collée à son
dos.
Alors, tout en nous esclaffant comme des fous et
nous secouant, semant des lambeaux de pâte sur
notre piste, nous prîmes nos jambes à notre cou et
rattrapâmes bientôt les compagnons de Lombard,
qui s'étaient bellement sauvés en voyant notre
mésaventure, et nous attendaient au sommet de la
côte de l'Horloge. C'est laque, séance tenante, nous
signâmes la paix : nous avions trop ri et nous
riions trop encore pour ne pas être désarmés.
Et comment vous peindre notre stupéfaction et
nos redoublements d'hilarité surtout, quand, le
lendemain, nous lûmes dans le journal de l'en-
droit, la Vigie de Popey-sur-Ornain, Echo du
Barrais el des pays limitrophes^ au milieu d'un
164 MES AMIS ET MOI.
article de la chronique locale, intitulé « l'Orage
d'hier », les lignes suivantes :
.... c< Un accident bien moins grave, mais bien
autrement surprenant, s'est produit rue de Savon-
nières, dans la boulangerie de M. Duval-Géminel.
Quelques minutes avant dix heures, au moment
où éclatait ce violent coup de tonnerre que tout le
monde a remarqué, le sieur Justin Belfontaine,
garçon boulanger au service de M. Duval, se trou-
vait dans une arrière-pièce, occupé à préparer sa
fournée et pétrir la pâte. Après avoir renversé une
lampe-applique et descellé une des fret tes de fer
destinées à maintenir le pétrin, le fluide électri-
que, qui avait pénétré par la fenêtre, a projeté le
sieur Belfontaine à plus de huit mètres de dis-
tance, jusque devant le comptoir de la boulangerie,
où cet honnête serviteur est demeuré étendu, privé
de connaissance durant plus d'un quart d'heure.
« Par une de ces singularités, un de ces inex-
plicables et capricieux phénomènes dont le feu du
ciel est coutumier, la pâte préparée pour la cuis-
son a presque tout entière disparu du pétrin : elle
a été comme enlevée en bloc, d'un seul coup, puis
semée aux abords de la boulangerie, et même tout
le long de la côte de THorloge et jusqu'au sommet,
LE CLUB DES MOUSQUETAIRES. 165
OÙ ce malin encore on en retrouvait des traces
manifestes. »
Maxime Lombard ne tarda pas à entrer — et
avec le surnom de vicomte de Bragelonne — dans
ce club des Mousquetaires, qui avait été imaginé et
instauré contre lui.
Mais, de belliqueuse qu'elle semblait devoir être,
notre association se fit toute pacifique et ne fut plus
jamais qu'un prétexte à parties de plaisir dans le
jardin de Guerpont, à promenades, excursions,
rendez-vous de pêche ou de chasse dans toute la
campagne environnante.
CHAPITRE IX
RIRI ET NONO
Le capitaine Briquette mourut aux approches de
la soixantaine, en laissant trois enfants, deux filles
qui achevaient de coiffer sainte Catherine, et un
garçon tard venu, un bambin de huit ans, le petit
Henri. Mme Briquette, qui était atteinte d'une
maladie de foie, ne tarda pas à rejoindre son mari,
et le gamin resta ainsi à la charge de ses sœurs,
dont il était depuis sa naissance l'idole, l'amuse-
ment et le tyran.
La fortune des demoiselles Briquette était des
plus modiques ; aussi n'avaient-elles pas attendu
la mort de leurs parents pour chercher du travail
et gagner leur vie. L'aînée, Mlle Alphonsine, qui
possédait « un joli talent » de musicienne, avait
trouvé des leçons de piano dans plusieurs pen-
sionnats de Popey et chez quelques particuliers, et
168 MES ÂHIS ET MOI.
Mlle Charlolte, la cadette, à qui incombaient déjà
les soins du ménage, s'était mise à border et piquer
des corsets pour une fabrique de la ville. Comme
leurs goûts étaient modestes, leurs toilettes toutes
simples, elles p<arvenaient sans trop de peine a
tenir leur rang et à élever leur jeune frère, leur
Riri, comme elles l'appelaient.
Au lieu de postuler son admission au Prytanée
de la Flèche, ainsi qu'on le leur avait conseillé,
elles s'étaient obstinément refusées à se séparer de
lui, et, aussitôt sa première communion faite,
l'avaient mis externe au Ivcée. 11 était de deux ans
plus jeune que moi et se trouvait dans une classe
inférieure à la mienne. Je ne le voyais guère d'un
peu près que le jeudi, à la leçon de dessin d'imi-
tation, qui avait lieu de neuf à dix heures, et
était commune aux trois classes de la division de
grammaire : sixième, cinquième et quatrième.
11 était de très petite taille, le plus petit de nous
tous. 11 avait de beaux yeux noirs pétillants de ma-
lice et d'audace, des cheveux de jais, naturellement
ondulés et bouclés, que ses sœurs se plaisaient à
peigner et anneler davantage, s'amusaient à friser
et calamistrer; un temt mat, d'un brun chaud, qui
lui seyait fort bien. C'était, en somme, un joli petit
RIRI ET NONO. 169
garçon, mais le plus espiègle, le plus remuant,
le plus diable de tout le lycée, le plus paresseux
de tous aussi, — le pire des enfants gâtés.
S'il était invariablement le dernier dans toutes
les compositions, en revanche nul ne pouvait le
détrôner au chat perché, le surpasser à la course,
ni sauter plus loin que lui ; nul ne savait mieux
que lui grimper aux arbres, copiter les bornes,
lancer le quénée ou le ballon, faire la roue, la caU
punée et même le saut périlleux.
Ce qu'il faisait surtout, avec tous ses tours et
toutes ses farces, c'était le désespoir de ses sœurs,
qui ne se lassaient pas de s'écrier :
« Ah ! quand il n'y a pas d'homme dans une mai-
son! Oui, c'est un homme qu'il faudrait pour tenir
la bride à ce garnement, le corriger, le diriger 1 »
Et lorsqu'on leur objectait qu'il ne dépendait
que d'elles de faire élever leur Kiri par des hom-
mes, de le mettre en pension à la Flèche, c'étaient
des protestations, des soupirs et des gémissements
à n'en plus finir.
« Loin de nous! Le pauvrechéri! Loin dé nous!
Mais comment ferait-il? Que deviendrait-il? Mais
il en tomberait malade! Oh non! non! Mieux
vaut le garder! »
170 MES AMIS ET MOI.
Dans leur aveugle et égoïste tendresse, elles ne
se disaient pas que ce seraient elles alors les plus
malheureuses, les seules qui souffriraient vrai-
ment de cette séparation et risqueraient d'en faire
une maladie.
Entre autres mésaventures advenues à Henri
Briquette, je me souviens, comme si c'était hier,
de celle qui lui arriva un jeudi matin, tandis que
nous sortions du cours de dessin et, nos cartons
sous le bras, suivions le trottoir de la rue du
Cygne.
Il y avait là, au commencement de la rue, pres-
que à côté du libraire Maillard, un petit mar-
chand de gibier et de volaille, le père Saget,
qui avait toujours quelque belle pièce pen-
due aux crochets de sa devanture. Ce matin-là,
c'était un dindon qui se trouvait agrafé par le
cou, un superbe dindon tout plumé, sauf la
queue qu'on avait respectée et qui s'étalait en
éventail.
En passant devant la boutique, Riri Briquette
s'avisa de tirer une de ces longues plumes, pen-
sant l'arracher aisément; mais pas du tout : la
RIRl ET NONO. 171
penne résista, et ce fut le cou de l'oiseau, le point
d'attache, qui se rompit; en sorte que le bon Riri,
au lieu de cette simple plume qu'il convoitait, de-
meura maître de la bête décapitée. Il fallait le voir
avec son dindon à la main, et de quel œil ahuri et
consterné il contemplait ce trophée!
Le père Saget, qui vaguait dans sa boutique et
s'était sur-le-champ aperçu du désastre, sortit
bien vite et happa au collet notre infortuné cama-
rade.
« Vaurien! Petit misérable! Y a-t-il du bon
sens d'aller ainsi abîmer de la marchandise! Mais
ça ne se terminera pas comme ça ! Je te connais
bien, va! Tu es le petit Briquette, de la rue des
Pressoirs. Je le dirai à tes sœurs, et il faudra bien
qu'elles me remboursent cette perte! Car c'est une
perte pour moi, une perte sèche! Qu'est-ce que tu
veux que j'en fasse, à présent, de cette bête? Je
ne peux plus la vendre! Pas moyen ! Ça lui enlève
toute valeur.... A qui oserais-je l'offrir, dans cet
état-là? Oh ! tu peux l'emporter ! Je n'en veux plus !
Emporte-la, je te dis! Va- t'en avec!
— Oh! m'sieu....
— Je m'en vais le l'envelopper, si c'est cela qui
te gêne. Là, mon garçon! Tu la remettras à tes
172 MES AMIS ET MOI.
sœurs de ma part et tu leur annonceras ma
visite. »
Encore Rirî Briquette ne s'en tirait-il pas tou-
jours à si bon compte.
Une après-midi qu'il se rendait en classe et
marchait devant moi, le long de la place Reggio,
je le vis soudain se baisser, se glisser presque sur
les mains....
Il cherchait à faire une farce au chien de
Mlle Villeroy, un beau caniche noir, tondu en lion,
avec bottes et bracelets de poils aux pattes et pom-
pon à la queue. Turco — c'était le nom de l'ani-
mal — trottinait tout contre sa maîtresse et es-
sayait de son mieux de se garer du danger qu'il
pressentait derrière lui.
Au moment où Briquette arrivait à ses fins, et,
toujours accroupi, saisissait brusquement ledit
magnifique pompon, Turco se retourna non moins
rapidement et, d'un coup de crocs, déchira et
faillit enlever l'oreille du farceur.
Riri de crier alors et hurler de toutes ses for-
ces. Nous le conduisîmes chez le pharmacien Hus-
son, qui recolla délicatement les chairs et pansa
RIRI ET NONO. 173
avec soin la plaie; puis nous le ramenâmes chez
ses sœurs. Celles-ci, toujours prêtes à excuser leur
benjamin et à prendre fait et cause pour lui, don-
naient tous les torts au chien de la vieille demoi-
selle Villeroy, prétendant qu'il était enragé et qu'il
fallait Tabbattre. A la suite d'une plainte qu'elles
adressèrent dans ce sens au commissaire de po-
lice, et malgré les réclamations indignées de la
vieille fille, M. Godart, le vétérinaire, fut chargé
d'examiner le toutou, qu'il reconnut indemne de
toute contagion; mais
Cet animal est très méchant :
Uuand on Tattaque, il se défend.
Une autre fois, Briquette longeait le bord du ca-
nal, derrière le lycée, lorsqu'il lui prit fantaisie,
je ne sais pour quelle cause, « pour s'amuser »
sans doute, tout simplement, d'escalader la haute
palissade en planches qui séparait le canal de la
ligne du chemin de fer. Les planches de cette palis-
sade se terminaient toutes en dents de scie, et
l'infortuné Riri manœuvra si mal qu'au moment
de sauter ou se laisser choir de l'autre côté, il
s'accrocha à l'une de ces dents par l'extrémité de
son pantalon et resta pendu la tète en bas.
174 MS AMIS £T MOI.
Ce n'est qu'une demi-heure plus lard qu'un chef
d'équipe de la voie, en faisant sa tournée, le dé-
couvrit dans cette désagréable position et le décro-
cha.
Ce fut le comble quand Henri Briquette eut fait
connaissance avec Noël Toussaint, le fameux Nono,
un élève de seconde-sciences, célèbre par son in-
discipline, ses ruses et diableries, et fut devenu
son inséparable compagnon ; alors les pauvres de-
moiselles Briquette n'eurent plus de répit.
Noël Toussaint avait trois ou quatre ans de plus
queBriquette. Il n'était pas orphelin, lui; maisson
père, qui avait une part de propriété dans une
grande fabrique de cotonnade, était obligé de s'ab-
senter fréquemment, d'entreprendre même de longs
voyages pour ses affaires, et de laisser par suite
à sa femme le soin d'élever Nono. Mme Toussaint
adorait son fils, tout comme les demoiselles Bri-
quette vivaient en extase devant leur jeune frère,
et là où il aurait fallu gronder et sévir, elle ne sa-
vait qu'embrasser, caresser et pleurer.
Dès l'enfance, Nono joua à cette tendre et faible
mère les plus méchants tours. Lui remettait-elle
RIRI ET NONO. 175
quelques sous en l'envoyant faire une commission,
il dépensait cet argent en gâteaux ou bonbons, bil-
les, toupies ou pétards, et ne rentrait pas de la
journée. Voulait-elle, pour le punir, le retenir à la
maison et Tenfermait-elle à clef dans sa chambre,
il cassait un carreau et s'échappait par la fenêtre.
Rien ne l'embarrassait. Mme Toussaint crut un
jour avoir découvert un excellent moyen d'empê-
cher ce garnement d'aller vagabonder avec les po-
lissons de la ville: il n'y avait qu'à le priver des
vêtements indispensables, à lui cacher sa culotte,
par exemple. C'est ce qu'elle fit.
« Certainement, se disait-elle, il n'ira pas cou-
rir les rues en chemise. 11 n'oserait! »
D'accord ! Mais, à force de chercher et se remuer,
Nono mit la main sur un pantalon de son père, en
coupa les deux jambes à sa longueur, et décampa
ainsi accoutré.
*
Il avait le diable au corps.
Un matin, à l'époque des vendanges, ayant
aperçu des tonneaux vides alignés dans la côte de
l'Horloge, vis-à-vis de cet étroit et abrupt passage
façonné en escalier et désigné sous le nom de les
176 MES AMIS ET MOI.
quatre-'VingU degrés — sans doute parce qu'on
en compte plus d'une centaine, s'il me souvient,
— il jeta bas un de ces tonneaux, puis un second,
puis un troisième, et, à coups de pied, les envoya
dégringoler et caracoler tout le long des marches,
à la grandissime frayeur des ménagères, qui pré-
cisément remontaient du uiarché à cette heure-là
et n'avaient que le temps de se jeter à plat ventre
ou de se coller contre la muraille.
Un autre jour il s'avisa d'attacher, à l'aide d'une
corde, au caisson de la voiturede la poste l'échoppe
du petit père Jean, le marchand de marrons, qui
venait chaque hiver s'installer au coin de la place
Reggio. Le cocher, sans méfiance, cingla sa bête,
qui s'enleva et partit grand'erre; la corde était lon-
gue: tant qu'elle se déroula, tout marcha à ravir;
mais soudain on vit l'échoppe s'incliner, s'enlever,
elle aussi, puis retomber, rebondir, rouler.... Dans
quel état se trouvait le pauvre petit père Jean lors-
qu'on le retira de sa boîte! tout contusionné, cour-
batu, moulu, souillé de cendres; tout ahuri, éber-
lué, hébété, ne sachant plus où il en était, et souf-
flant, haletant, hoquetant, hou! hou! hou! à n'en
plus finir.
Si Mnae Toussaint négligeait de réprimander et
RIRÏ ET NONO. 177
châtier son fils, les intéressés, les victimes de
ce méchant drôle, souvent ne s'en privaient pas.
Exemple: le vieux père Robinot, le lisserand de
la rue du Roat.
Ce brave homme travaillait dans une sorte de
cave ou bouliqvSy et, par raison d'économie, au
lieu d'appeler un vilrier pour remettre à sa petite
fenêtre basse les carreaux qui étaient brisés, il les
avait remplacés lui-même par des feuilles de fort
papier.
Or Nono ne trouvait rien de plus amusant,
chaque fois qu'il avait occasion de passer rue du
Roat, que de piquer une tête dans un de ces car-
reaux de papier, en criant :
« Eh! bonjour, père Robinot! »
Et de se sauver au grandissime galop.
Mais un beau jour, avant qu'il eût eu le temps
de retirer sa tête, il se trouva coiffé d'un plein pot
de colle de pâte, de ce parement dont se servent
les tisserands pour lisser les fils de leur chaîne,
et il s'entendit répondre en même temps :
« Bonjour, mon petit ami, bien le bonjour! »
Je n'oublierai jamais dans quelle circonstance
178 MES AMIS ET MOI.
le petit Briquette et le grand Toussaint se lièrent
d'amitié.
C'était à la veille des vacances. Nous étions
allés, une dizaine d'externes, nous baigner dans
rOrnain, à l'extrémité des Promenades, et nous
nous en revenions le long du petit canal, par la
belle avenue de platanes et de marronniers qu'on
appelait les SauleSj quand, arrivés devant la bras-
serie Gérard, nous nous arrêtâmes pour regarder
un cheval qui tournait, les yeux bandés, dans une
salle basse de cette brasserie, et mettait en mou-
vement un arbre de couche.
Nono Toussaint, qui avait ramassé des marrons,
se mit à en lancer à ce cheval .
c< Parions que je l'attrape !
— Gageons que je l'attrape avant toi ! » riposte
Briquette.
Et chaque fois que, dans sa lente et rythmique
rotation, le cheval passait devant la fenêtre, lés
marrons pleuvaient autour de lui.
Ce n'est pas cette pauvre haridelle, mais bien
une vitre de la fenêtre, qu'atteignit un des mar-
rons lancés par Toussaint; et, au fracas causé par
ce projectile, nous nous empressâmes tous de dé-
camper bon train,
RIRI ET NOiXO. 179
Tous, non. L'auteur du délit, Nono Toussaint,
qui aurait dû se sauver plus vite que personne, et
qui l'aurait pu, grâce à ses longues jambes, s'était
contenté de reprendre tranquillement sa marche
et s'en allait à petits pas, sans s'émouvoir le moins
du monde.
Il ne tarda pas à être rejoint par un ouvrier de
la brasserie, qui l'apostropha.
« C'est toi, malabre^ qui as cassé ce carreau?
Ne dis pas non ! Je t'ai vu !
— Oui, c'est moi, répliqua Nono. Pas fait ex-
près !
— Eh bien, mon ami, exprès ou non, qui casse
les verres les paie ! Nous ferons remettre ce car-
reau aux frais de tes parents. Comment t'appelles-
tu? »
Au lieu de donner son nom, Nono eut l'audace
de répondre qu'il s'appelait Briquette, Henri....
<c Et tu habites?
— Rue des Pressoirs,... à côté de chez Bar-
bier... le tapissier....
— Bien, bien, ça suffit! Tu peux prévenir chez
loi que M. Champagne-Augé, le vitrier, enverra sa
facture. »
On devine l'ahurissement des demoiselles Bri-
i8d MES AMIS ET MOI.
quclte et de Riri BriqucUe lui-même surtout, lors-
que celle facture arriva.
« Mais je ne comprends pas. ... Ce n'est pas pour
nousl Bien sûr, il y a erreur! s'égosillait à répe-
ter Riri. Il y a erreur! Ne payez pas! »
Habituées aux méfaits et mensonges de leur
frère, Mlles Alphonsine et Charlotte n'osaient s'en
. rapporter à lui et se regardaient toutes perplexes.
« Quand je vous le jure que ce n'est pas moi!
Voulez-vous que je vous dise qui? C'est le grand
Toussaint, le fils du fabricant! Oui, c'est lui qui,
l'autre jour, a lancé un marron dans une des
fenôlres de la brasserie Gérard. Vous pouvez de-
mander à Guerpont, à Frussoltc, à Digeaux, à Guil-
laume, à Maginot.... Ils étaient avec nous, ils
l'ont bien vu 1 »
Sur-le-champ, et d'après l'avis même de ses
sœurs, Riri courut chez Toussaint pour obtenir
de lui l'explication de ce... malentendu. J'ignore
ce qu'il advint alors et comment Nono s'en tira :
il avoua sans doule effrontément sa perfidie et
éclata de rire au nez de Riri, et celui-ci, ébahi
d'une telle audace, émerveillé d'un aussi bon tour,
tomba en admiration devant son aîné, le proclama
son maître et lui jura une amitié à toute épreuve.
-^
RIRI ET NONO. 181
Ce qu'il y a de certain, c'est que les demoiselles
Briquette soldèrent la facture Champagne-Augé et
qu'à dater de ce jour Riri et Nono ne se quittèrent
plus.
*
Vous narrer par le menu toutes les escapades,
drolatiques entreprises et sataniques opérations
des deux associés et complices, serait interminable.
Chaque soir c'étaient des quantités de sonnettes
qu'on allait tirer ou- auxquelles on attachait un ap-
pât pour les chiens du quartier; c'étaient des ensei-
gnes décrochées, des cordes tendues à la porte des
cafés et des cabarets pour faire trébucher les clients ;
c'étaient des courses folles à travers les rues et
ruelles de la ville, pour échapper aux poursuites des
gens et à leur vindicte, ou simplement comme on se
sauve après avoir commis quelque méchante action.
N'imaginèrent-ils pas, un soir qu'il y avait
réception intime chez une vieille douairière
de laYille-Haute, Mme des Ayrelles, et qu'une
dizaine de personnes des plus notables de Popey :
M. Sainsère, le maire, et Mme la mairesse;
M, le chanoine Trancart; son neveu, M. le juge
d'instruction Houzclot; M. le président du tribu-
182 MES AMIS £T MOI.
nal, elc, se trouvaient réunies dans le salon du
rez-de-chaussée, de barricader les portes et
fenêtres de l'hôtel, de façon à empêcher les invi-
tés de s'en aller? Le grand-père de Nono Toussaint
demeurait à côté de Mme des Ayrelles et faisait
en ce moment effectuer des réparations dans sa
maison, entre autres, remettre à neuf les planchers
de plusieurs chambres. C'est à l'aide de chevilles,
de coins, de lattes et pièces de bois de toute sorte,
laissées dans la remise par les charpentiers, que
Nono et Riri réussirent à obstruer sans bruit, à
caler et retenir fermées les persiennes et la grand'
porte de l'hôtel des Ayrelles. Et comme cette habi-
tation avait une sortie par derrière, dans la petite
rue du Rossignol, ils allèrent fausser la serrure
de cette porte, afin qu'on ne pût s'échapper de ce
côté. Ils pensaient à tout.
L'aventure fit grand bruit dans la ville. Il y
avait justement alors une grève d'ouvriers tisseurs
à Popey, et c'est tout d'abord sur le compte des
grévistes qu'on mit la chose. Ils avaient voulu
faire une niche à M. le maire, se venger de l'auto-
rité. Mme des Ayrelles, l'antique douairière, per-
sista même dans cette conviction et s'obstina à
soutenir envers et contre tous que le petit-fils de
RIRI ET NONO. 183
son voisin était incapable de ce criminel attentat.
Mais c'est au marché surtout, le mardi et le
vendredi matin, avant de se rendre au lycée, que
Riri et Nono accomplissaient leurs plus infernales
prouesses. Us étaient devenus la terreur de toutes
les marchandes de fruits et de légumes, d'oeufs et
de beurre, de toutes les cossonnièreH ou coquas-
sières et paysannes d'alentour, pourvoyeuses atti-
trées du marché de Popey-sur-Ornain .
Une de leurs farces consistait à se munir d'une
longue flûte de pain, dont ils avaient eu soin d'en-
lever la mie, et à se pousser et se bousculer devant
les marchandes de laitage, puis, tout à coup, faire
mine de tomber, et plonger cette flûte ainsi évidée
et semblable à une éprouvette, dans un seau plein
de crème. On s'enfuyait ensuite dare-dare, et l'on
allait se régaler de cette crème le long du canal,
en s'acheminant vers le lycée.
Les fruitières et cossonnières finirent par se
plaindre à la police, et le gardien du marché, le
pèreMahuré, reçut l'ordre d'en interdire l'accès à
ces deux polissons.
La foire de mai, qui se tenait sur la place
i84 MES AMIS ET MOT.
Reggio et à rexirémilé du quai des Gravières, sur
remplacement de l'ancien abattoir, offrit bientôt
à Riri et à Nono d'autres occasions de déployer
leurs talents et de se distinguer.
Cette année-là, le cirque Bouthor était la prin-
cipale attraction de la foire. 11 comptait une tren-
taine d'artistes, parmi lesquels un brillant écuyer
et habile équilibriste, que les immenses affiches
multicolores placardées sur tous les murs de la
ville désignaient sous le nom de sirHarryKénébel.
Je ne sais comment Briquette et Toussaint par-
vinrent à faire connaissance avec cet illustre per-
sonnage et à obtenir leurs grandes et petites entrées
dans les écuries du cirque, tant il y a qu'ils avaient
presque abandonné leurs classes et ne quittaient
plus sir Kénébel. Ils étaient tout fiers de leur nou-
vel ami; et il fallait les voir se rengorger, bom-
ber le torse et tendre le jarret, lorsqu'ils chemi-
naient à son bras et venaient à passer près de nous !
Et quel ne fut pas notre étonnement quand, une
après-midi, dans une de ces promenades-réclames
que le personnel du cirque effectuait à cheval,
musique en tête, à travers la ville, nous re-
connûmes, équipés, l'un en mousquetaire Louis XV,
l'autre en cosaque du Don, nos deux condisciples,
Auui reconnu iDM dos dciu condisciples.
RIRI ET NONO. 187
Riri Briquelle et Nono Toussaint! Oui, c'étaient
bien eux, et plus crânes, plus glorieux, radieux et
dédaigneux que jamais.
Les exercices de gymnastique, les tours d'équi-
libre et de voltige avaient d'ailleurs toujours eu
pour Briquette un irrésistible attrait; et, en dépit
de ses maladresses habituelles et de ces accidents
qu'un barbare destin semblait lui rendre inéluc-
tables, il avait acquis dans ces périlleuses ma-
nifestations une réelle habileté. Debout sur un
tonneau renversé, il faisait mouvoir ce tonneau
avec ses pieds, avançait, reculait, tournait sur place,
aussi vite qu'on le désirait. C'était plaisir de le
voir. 11 se couchait sur le dos, les jambes en l'air,
et, des pieds et des mains, jonglait avec toutes
sortes d'objets, avec une chaise, une caisse vide,
une bûche de bois, etc. Parfois l'objet, bûche ou
chaise, lui échappait et venait bien lui caresser les
épaules ou lui bosseler le front; mais bast! on
n'arrive à rien sans peine.
11 était décidé à monter sur les planches ou des-
cendre dans l'arène. C'était sa vocation, il n'en
faisait pas mystère, et quand nous le traitions
d' « acrobate », sa figure s'épanouissait, ses yeux
resplendissaient d'orgueil et de joie.
188 MES AMIS ET MOI.
« Ouil oui! acrobate! Et vous m'applaudirez
tous, tant que vous êtes! »
Les demoiselles Briquette étaient dans la déso-
lation.
Il n'étudiait plus, ne faisait plus rien au lycée.
Le cirque Bouthor parti, il s'était lié avec une fa-
mille de gymnastes, les Lamberti, qui avaient de
longue date fait de Popey-sur-Ornain leur rési-
dence légale, leur patrie d'adoption, et y jouis-
saient de l'estime générale.
Ces braves gens, à l'instigation du reste de
Mlles Briquette, s'efforçaient de leur mieux de
détourner notre camarade de sa « vocation », et
peut-être n'y seraient-ils pas parvenus, si le sus-
dit destin ne s'en était mêlé, si une de ces mal-
chances, toujours réservées au pauvre Riri, ne lui
était échue à ce moment-là même.
Un matin qu'il travaillait son trapèze et se lan-
çait dans l'espace en effectuant le saut périlleux, il
tomba si maladroitement qu'il se cassa la jambe
en deux endroits.
Quand, après être resté étendu sur son lit du-
rant six longues semaines, sous l'œil inquiet et
toujours attentif de ses excellentes sœurs, il put se
lever et recommença à marcher, il comprit bien
RIRI ET NONO. 189
qu'il lui fallait renoncer à la voltige, à la danse
sur la corde et autres belles apertises. Il fit de lui-
même, mais bien à contre-cœur, hélas! le sacrifice
de ses brillants rêves d'avenir, et Mlles Briquette
purent se dire alors qu'à quelque chose malheur
est bon.
Riri ne rentra pas au lycée. Outre son goût
pour la gymnastique, il avait toujours montré
beaucoup d'aptitude pour le dessin — le dessin
linéaire aussi bien que d'imitation. On le plaça
comme externe à l'institution Saint-Michel, chez
M. Mirandar, qui passait pour enseigner le lavis
mieux que personne.
C'est dans cet établissement que Briquette
acheva ses études. Il entra ensuite comme dessi-
nateur à l'usine Piedebois, et il v est encoi^ au-
jourd'hui.
11 s'est marié et vit très heureux dans sa mai-
son de la rue des Pressoirs, avec sa femme, sa
petite fille et ses deux vieilles sœurs, Mlles Al-
phonsine et Charlotte, plus que jamais en admira-
tion et adoration devant leur Riri.
Quant à Nono Toussaint, il s'en tira moins
bien. Après avoir désolé ses parents par son incu-
rable paresse et son inconduite, gaspillé sottement
i90 MES AMIS ET MOI.
et vilainement son patrimoine et fait la honte de
toute sa famille, il disparut de la ville, et j'ai ap-
pris depuis qu'il était mort à trente-sept ans dans
un hôpital de la banlieue parisienne.
CHAPITRE X
LE PHILOSOPHE NORBERT
Il demeurait non loin du lycée, dans une grande
maison, aujourd'hui démolie, dont il était le pro-
priétaire et Tunique habitant. Un large porche
cintré, flanqué de deux bornes chasse-roues et
pavé grossièrement çà et là de cailloux pointus ou
d'abrupts moellons, conduisait de la rue à une
cour intérieure remplie de poules, de canards et
de lapins. Sous cette voûte, à main gauche, des
scions de noisetier ou de bambou, de longues
gaules, des épuisettes, nombre d'engins de pèche
étaient rangés sur des crochets de fer; car, en
dépit de ses quatre-vingts ans, M. Norbert était
un enragé pécheur à la ligne.
11 n'occupait que le rez-de-chaussée de sa mai-
son, deux pièces, dont l'une, sa chambre à cou-
cher, donnait sur la rue; l'autre, servant decui-
i92 MES AMIS ET MOI.
sine et de salle à manger, sur la cour. Les pièces
du premier étage, ainsi que le vaste grenier, qui
s'étendait sur tout l'immeuble, étaient, du haut
en bas, garnis de rayons, tapissés de bouquins.
Ce n'était cependant pas uniquement à ses nom-
breuses lectures et à son savoir, ni même à ses
studieuses veillées, si tard prolongées, et qui exci-
taient si vivement la curiosité de ses concitoyens,
que M. Norbert devait cette épithète de « Philoso-
phe » dont ceux-ci l'avaient gratifié, qu'ils avaient
de longue date accolée à son nom. Il fallait plutôt
en attribuer l'origine à la simplicité et la rusticité
de ses mœurs, à son indépendance de jugement,
de langage et d'allures, à son absolu mépris du
qu'en-dira-t-on, à ses singularités et bizarreries
de toutes sortes.
Une aventure, survenue bien avant que mes
camarades et moi nous fussions de ce monde,
mais que tous nous avons ouï maintes fois conter,
montrera jusqu'où notre personnage poussait le
sans-gêne et le sans-façon et quelles falotes idées
pouvaient éclore dans sa cervelle.
Possesseur d'une très médiocre fortune, de
douze ou quinze cents francs de rente, sur les-
quels il fallait encore prélever le salaire d'un ou-
LE PHILOSOPHE NORBERT. 193
vrier vigneron, d'un refas-vin, car une partie de
celle fortune consislait en vignobles, M. Norbert
était tenu à ne pas jeter l'argent par les fenêtres,
à pratiquer une économie stricte et sévère, mais
dont s'accommodaient fort bien ses goûts simples
et ses campagnardes habitudes.
Il se trouvait, je ne sais comment, créancier
d'un marchand de bric-à-brac, d'un revendeur à
la toilette, nommé Willemart, qui avait sa bouti-
que dans la côle de l'Horloge, et dont, malgré ses
réclamations, instances, suppliques ou menaces,
il ne pouvait tirer un rouge liard. Force lui fut
de se fâcher pour de bon, à la fin, et d'envoyer
l'huissier à ce discourtois débiteur, La faillite fut
prononcée et le contenu de la boutique mis en
vente, à la criée.
Mais le brocanteur Willemart avait pour spécia-
lité la location des déguisements et oripeaux de
carnaval, et toute cette garde-robe, dominos, pour-
points de mousquetaires, fraises à la Henri IV,
loquets à la Marie Stuart, tuniques de merveil-
leuse, maillots de sauvage, etc., etc., n'était
pas d'une défaite facile. La presque totalité de la
défroque resta pour solde au créancier. Que faire
donc alors de toute cette friperie, de tout ce clin-
13
194 MES AMIS £T MOI.
quanl et ce paillon? Comment en tirer parti?
M. Norbert ne fut nullement embarrassé.
« C'est bien, c'est bien! Ça servira : n'ayez
crainte! »
Et, pas plus tard que le lendemain, en effet, il
s'exhibait sur la place de la Mairie dans un su-
perbe costume de marquis Louis XFV. Le surlende-
main il arborait l'habit à collet noir et à basques
flottantes de Vincroyable ; le jour suivant, la culotte
de peau verte et la courte veste à boutons-grelots et
à revers cramoisis du postillon de Longjumeau ;
ensuite la modeste blouse blanche de Pierrot; puis
la majestueuse simarre étoilée d'argent du magi-
cien ; le chapeau en bataille et la double bosse de
Polichinelle; le manteau de Scararaouche, etc.
Il en avait pour tous les goûts et pour tous les
temps. Le ciel était-il bleu, le soleil resplendis-
sant, il n'avait qu'à choisir entre le petit jupon
écossais, le damier d'Arlequin, la chlamyde grec-
que ou la toge romaine. Faisait-il froid, vite il se
drapait dans le longbalandran du matamore, croi-
sait sous ledolman les brandebourgs desatuniqut
de hussard hongrois ; coiffait le schapska du lan-
cier polonais ou le bonnet fourré du Kalmouk.
Ces fantaisies vestimentales ne manquaient pas,
LE PHILOSOPHE NORBERT. 195
comme bien on pense, de provoquer les clameurs des
gamins des rues et les risées de tous les passants ;
notre homme ne pouvait faire un pas sans être
escorté d'une meute de polissons, qui — c'est le
cas de le dire — hurlaient après ses chausses.
Mais, quand on est philosophe, on ne s'émeut pas
pour si peu, et le stoïcien Norbert ne tournait
seulement pas la tête.
La police, elle, plus susceptible, plus pointil-
leuse, ne tarda pas à intervenir et essaya de faire
entendre raison à ce perpétuel carême-prenant,
déguisé ce jour-là, un jour de pluie, en Fra Dia-
volo.
« Ah mais! Que voulez-vous! Je n'ai pas les
moyens, moi ! Il faut bien que f me mes affaires ! »
répliqua le nouveau bandit de la Calabre.
On finit, je crois, par prendre un moyen terme
et permettre à cet original d'user certaines de ses
ce affaires », celles qui ressemblaient le plus à des
vêtements.
Du fonds de boutique du brocanteur Willemart
il ne restait plus traee, au temps où je fréquentais
le lycée et où nous nous arrêtions, mes condisci-
196 M£S AMIS ET MOI.
pies et moi, pour écouter les hisloriettes du philo*
sophe Norbert.
M. Norbert était alors presque invariablement
habillé d'un veston de drap couleur poil de
lièvre, qui laissait voir un gilet de cachemire à
ramages; d'un pantalon à grand pont, d'où pen-
dait une courte et large chaîne d'acier avec sa clef
de montre; et il portait, penchée sur l'oreille
droite, « à la crâne », une petite calotte de castor,
façonnée sans doute avec quelque fond de vieux
chapeau. Assis devant sa porte sur une des deux
bornes de pierre, il fumait paisiblement sa pipe
— une très courte pipe de terre, toute noire, qu'il
tenait fichée dans le coin de ses lèvres.
A notre salut : « Bonjour, monsieur Norbert!
il répondait : a Bonjour, mes enfants! » Après
quelques mots sur sa santé et sur le temps qu'il
faisait, nous lui demandions « s'il n'y avait pas
moyen d'aller voir ses livres ». C'était le prendre
par son faible, et, à moins qu'il n'eût une partie
de pêche de projetée, il accédait avec empressement
à notre requête.
ce Allons, suivez-moi , mes enfants ! »
Et nous montions le large escalier de bois à lourde
rampe massive et à gros balustres de bois de chêne
)I. Norbert fumail paisiblemcnl sa pipu.
LE PUILOSOPIIE NORBERT. 199
également, qui menait à l'étage et au grenier. Pen-
dant des heures nous nous promenions, en compa-
gnie du philosophe Norbert, au milieu de tous ces
bouquins, qu'il avait achetés d'occasion, au poids
le plus souvent, chez des épiciers ou des charcu-
tiers de la ville. C'était sa manie depuis quarante
ou cinquante ans. Des planches à peine rabotées
et assemblées tant bien que mal par M. Norbert
lui-même servaient de supports à ces innom-
brables légions de livres, la plupart reliés en
veau.
« Il y a des trésors là dedans! s'exclamait-il
volontiers. Des trésors, oui, mes amis ! »
L'excellent homme s'illusionnait, comme on
s'en aperçut plus tard. Les « trésors » étaient
rares chez lui, très rares; et c'est à peine si, dans
les quinze ou seize mille volumes rassemblés par
lui, on en trouva dix qui eussent une valeur no-
table. Il avait eu du moins l'avantage de ne pas les
payer cher. Les mêmes ouvrages, complets ou
dépareillés — dépareillés surtout ! — se retrou-
vaient en nombre infini. Ce qu'il y avait là de
Théâtre de Corneille, à' Œuvres de Racine, de
Traité des études, par M. RoUin, de Cours de
Littérature, par M. de la Harpe, de Télémaque,
âOO MES AMIS ET MOI.
de Fable» de M. de La Fontaine, de Voyage du
jeune Anacharmj... c'est inimaginable!
*
Nos visites au philosophe Norbert n'avaient pas
lieu seulement en dehors des heures de classe,
lorsque nous revenions du lycée ; de temps à autre,
en nous y rendant, nous nous laissions tenter,
nous nous risquions à faire chez lui l'école buis-
sonnière.
L'hiver, quand il faisait trop frhquet, ou que
nous étions las de parcourir ces interminables
rangées de bouquins, nous allions nous blottir
dans la salle à manger, autour du fourneau de
fonte. Sur l'un des deux trous mijotait le pot-
au-feu de notre hôte ; sur le couvercle de l'autre
il plaçait autant de pommes que nous étions de
visiteurs, et, pendant qu'elles rissolaient à notre
intention et que leur parfum emplissait la pièce,
M. Norbert, qui aimait à causer et causait bien,
nous contait toutes sortes d'anecdotes locales et
d'aventures de son jeune temps.
L'une, entre autres, l'histoire de son arrestation,
ainsi qu'il l'avait baptisée, revenait souvent sur ses
lèvres: il suffisait, en effet, que l'un des assistants
LE PHILOSOPHE NORBERT. 201
n'eût pas encore entendu un de ses récits, pour
qu'il en donnât sur-le-champ une nouvelle audi-
tion. Pour mon compte, j'ai ouï narrer une dizaine
de fois l'histoire de cette arrestation manquée.
C'était en 93, en pleine Terreur. M. Norbert, qui
habitait alors Nancy, avait près de vingt ans et la
tête passablement chaude. Il s'était affilié à un
petit groupe de royalistes militants et collaborait
avec eux à une gazette régionale, la Sentinelle du
Roiy clandestinement imprimée et répandue à pro-
fusion. Néanmoins la politique ne l'empêchait pas
de cultiver la pêche à la ligne, qui était d'ores et
déjà sa passion dominante.
C'était sur les bords de la Moselle, à quelques
lieues de Nancy, près de la colline escarpée et des
pittoresques ruines de Liverdun, d'où sa famille
était originaire, qu'il se rendait de préférence. Il
descendait à l'auberge du pèreHardouin, située au
delà du village, à un carrefour de routes appelé la
Croix de Malterre ; et, de la pointe de l'aube à la
chute du soleil, il demeurait, sa gaule en main,
perché sur un talus ou enfoui dans les herbes de
la rive.
A proximité de l'auberge, au pied du large bar-
rage du Saut du Cerf, il y avait un endroit qu'il
2U3 NES AMIS ET MOI.
afle^iionnait entre tous, une place sans égale,
paraît-il, pour la pêche à la truite et à la perche.
Malheureusement M. Norbert n'était pas seul à
connaître ce fructueux poste ; des pêcheurs de la
contrée, un certain Petit-Guénot surtout, le con-
voitaient et le lui disputaient avec le plus audacieux
acharnement, une rage infatigable.
Grâce au voisinage de Tauberge, M. Norbert arri-
vait toujours le premier au bas de la fameuse digue ;
et comme le père Hardouin ou sa fille avait la précau-
tion de lui apporter ses repas, il ne risquait point de
se voir débusqué, dépossédé par ses envieux rivaux.
Un matin, il s'ingéniait à promener entre deux
eaux le véron qui lui servait d'amorce vive, quand
soudain il entendit un pas et aperçut le père Har-
douin qui accourait vers lui.
ce Vite, m'sieu Norbert, sauvez-vous ! 11 y a des
« gens de la police qui viennent d'arriver à Liver-
« dun et qui vous cherchent. Paraît qu'ils ont
« ordre de vous mener à Paris et de vous faire cou-
ce cher ce soir à la prison de Toul. »
ce Et dire, s'écriait chaque fois invariablement le
philosophe lorsqu'il nous contait l'aventure, dire
que ça mordait si bien 1 Ah ! mes enfants ! . . . Je
pose ma ligne dans les joncs, et je détale avec le père
LE PHILOSOPHE NORBERT. 205
Hardouin, reprenait-il. Chemin faisant, je lui avoue
mes appréhensions. Je me savais menacé depuis
quelque temps ; j'avais quitté Nancy Tavant-veille
dans la nuit pour me dérober à une arrestation,
et j'étais venu me cacher dans ce coin perdu. Chez
moi, j'avais laissé en évidence des lettres destinées
à fourvoyer mes policiers, à leur faire croire que
j'avais pris la route de Strasbourg. « Personne ne
« m'a vu, père Hardouin, personne ne me sait ici,
ce hormis vous et votre Hermance....
« — Et Petit-Guénot, que vous oubliez, m'sieu
« Norbert.
ce — Petit-Guénot? Alors vous supposeriez...?
ce — Tout juste ! Vous savez bien qu'il ne vous
ce aime pas. Vous le gênez ici ; c'est vous — il le
ce crie assez haut ! — vous qui êtes cause qu'il prend
ce si peu de poisson. Il vous jalouse, quoi ! Eh bien,
ce m'est avis qu'il a cherché à se débarrasser de
ce vous et n'est pas allé pour rien hier h Nancy....
ce Oui, m'sieu Norbert, c'est comme j'ai l'honneur
ce de vous le dire. On a rencontré hier Petit-Guénot
ce sortant de la Municipalité et causant avec le com-
ce missaire Andresse; — vous savez? celui qu'on
» appelle le proconsul. Qu'avait-il à lui dégoiser, je
ce vous le demande? Il est allé vous dénoncer, vous
t204 MES AMIS ET MOI.
« vendre, ce Judas, v'ià la pure vérité ! Mais
(c laissez faire ! je lui revaudrai ça! »
fc Pendant que son père courait m'avertir,
Hermance avait sellé et bridé Bellotte, une petite
jument pommelée qui n'avait pas la goutte dans
les sabots, je vous le garantis. Le brave Hardouin
me glissa une poignée d'écus dans la poche, j'en-
fourchai Bellotte et je filai à bride abattue, par Sai-
zerais et Dieulouard, sur Pont-à-Mousson, d'oùje
gagnai la frontière.
— Et Petit-Guénot, monsieur Norbert?
— Petit-Guénot, mes enfants? Eh bien, c'est lui
qui fut arrêté à ma place, oui, je dis bien, a ma
place, à ma bonne place. Vous allez comprendre.
J'ai appris la chose plus tard. Lorsque, quelques
minutes seulement après ma fuite, les argousins
pénétrèrent dans l'auberge et s'enquirent de moi,
le vieux rusé de père Hardouin les lanterna de son
mieux, afin de me faire gagner du temps. « Le
citoyen Norbert ? si je le connais ? Comment donc !
Parfaitement! Tout à l'heure, en venant, vous ne
l'avez pas rencontré sur la berge, en train de
< pêcher? Non?... C'est bien drôle, car il ne quitte
pas la rivière Faut que vous soyez passés
< à côté,... oh oui! pour sûr! »
LE PHLOSOPHE NORBERT. 205
« Soudain, apercevant Judas Petit-Guénot déjà
installé avec sa ligne, à l'endroit même où je me
trouvais un quart d'heure auparavant, à mon bon
endroit habituel, au pied du barrage du Saut du
Cerf : « Mais tenez, le voilà! continua le père
ce Hardouin. C'est lui, tout justement! Je vous disais
« bien! Il ne quitte pas le bord del'eau.... » Petit
Guénot eut beau nier, protester, vociférer, se dé-
battre, on lui mit les poucettes, on le hissa sur
une carriole, et le soir même mon dénonciateur,
devenu mon homonyme, était écroué à Toul. J'a-
voue, mes enfants, que la conduite du père Har-
douin, dans cette circonstance, est assez... ou
plutôt n'est pas très... très catholique, certes!
Nous ne devons jamais rendre le mal pour le mal.
Mais ce n'est pas à moi à condamner mon sauveur,
vous le sentez bien.
— Et après? Qu'est-ce qu'on en a fait, de Petit-
Guénot, monsieur Norbert?
— Ah! vous m'en demandez trop, mes amis.
Vous voudriez bien que je vous disse qu'il est
monté sur l'échafaud? Non... ou du moins je
n'en sais rien, j'espère que non. Le fait est qu'il
n'a jamais reparu dans le pays. Mais c'était un
triste sujet, allez, et la perte n'est pas grande. Un
206 M£S AMIS ET MOI.
ignorant qui s'obstinait à pécher au blé cuit dans
des eaux courantes! Un maladroit qui n'a jamais
su ferrer proprement, même une ablette! oui, une
ablette ! ! ! Pauvre sire ! . . . »
Le philosophe Norbert avait, sur le culte qu'on
doit aux morts, des idées qui, de jour en jour, s'é-
taient accrues, enracinées davantage, et prédomi-
naient en lui sur toutes les autres.
Rien ne l'avait plus sensiblement affecté, cruel-
lement affligé, que l'irrévérente lésinerie qui avait
présidé aux obsèques de son ami Mougenot, un
ex-pharmacien, veuf et sans autre héritier qu'un
petit-neveu. Celui-ci, qui habitait Paris et n'avait
pas à redouter les commentaires et commérages
de la localité, s'était borné à demander ce tout ce
qu'il y avait de plus simple — c'est-à-dire de
plus pauvre — en fait de funérailles », et avait
fait enterrer son oncle comme un indigent.
ce Que cela me serve de leçon! » s'était écrié
M. Norbert indigné, et qui en cela ne faisait guère
preuve de vraie philosophie.
Et, sans plus différer, il avait ajouté un codicille
à son testament.
LE PHILOSOPHE NORBERT. 207
Déjà il avait eu la précaution d'acheter une con-
cession perpétuelle, à peu près située au centre du
cimetière, et d'y faire creuser un caveau et ériger
une chapelle. Il avait ainsi l'avantage de pouvoir
contempler de son vivant sa dernière demeure.
Il enjoignit à ses arrière-cousins de Liverdun,
MM. Sauvage et Pichancourt, les seuls parents qui
lui restassent, de faire célébrer à ses funérailles
une grand'messe chantée par tout le clergé de la
paroisse ; de payer douze petits garçons de l'hôpi-
tal pour escorter son corbillard — corbillard de
première classe; — de déposer sur son cercueil
tant de couronnes; de fournir tant de cierges;
enfin, le lendemain de la cérémonie, de verser
au bureau de bienfaisance une somme de trois
cents francs.
« Dans le cas où l'une quelconque de ces pres-
cc criptions resterait inaccomplie, je déclare mon
(c legs caduc, et, au lieu et place de MM. Sauvage
ce Achille-Ernest, etPichancourtPhilogène-Modeste-
« Hyacinthe, cultivateurs à Liverdun, j'institue la
« ville de Popey-en-Barrois mon unique héritière. »
Et, satisfait de ces ultimes dispositions, notre
philosophe n'eut plus qu'à attendre tranquille-
ment l'heure, l'heure solennelle et aussi tardive
t208 MES AMIS ET MOI.
que possible, de leur mise à exécution. Ses cou-
sins, Achille Sauvage et Philogfene Pichancourt,
étaient d'ailleurs d'excellentes gens, qui, pour rien
au monde, n'auraient songé à enfreindre en quoi
que ce soit les dernières volontés de leur parent et
donateur. Ce dernier n'avait aucune raison de se
méfier d'eux, et cependant oyez un peu quel vilain
tour il leur joua avec son codicille!
Malgré son grand âge, M. Norbert avait conservé .
son amour de la pêche. Sans doute certains modes
et procédés lui étaient interdits : il n'avait plus,
par exemple, le jarret assez solide, la vue assez
perçante, le bras assez robuste et nerveux, pour
pratiquer la pêche à la mouche, qui exige un dé-
placement continuel, une incessante attention, un
coup de poignet sec et vigoureux. Maintenant,
quand il faisait le voyage de Popey à Liverdun, où
il descendait tour à tour chez l'un et chez l'autre
de ses cousins, et allait se poster à son ancien
« bon endroit » , au Saut du Cerf, il n'employait
plus guère comme appât que les vers ou les sagets.
Il empruntait une chaise à l'auberge de la Croix de
Malterre, aujourd'hui tenue par un petit-fils du
père Hardouin, par « Félix Brichard, gendre et
successeur de Sabatier Hardouin»; disposait sa
LE PHILOSOPHE NORBERT. 211
ligne sur deux petits piquets, de façon à n'avoir
pas la peine de la garder en main constamment,
mais toujours prêt à la saisir et la relever à la
moindre oscillation du bouchon; et se tenait là,
assis, des après-midi entières, le dos courbé,
l'œil fixé sur le liège du flotteur.
Or, un soir d'avril que la Moselle, grossie par
la fonte des neiges, roulait bruyamment, tumul-
tueusement, de larges flots frangés d'écume, et
qu'il n'y avait guère de calme relatif et, partant, de
pèche possible que près des bords, dans les anses,
le philosophe Norbert ne rentra pas à l'auberge. On
alla voir ce qu'il devenait, et l'on ne trouva plus
que sa chaise et le cabas où il renfermait ses
amorces et instruments.
Il avait dû, à un moment où le bouchon s'agitait,
où ce ça mordait fort », s'avancer trop près de la
rive, se pencher et choir avec sa ligne dans les re-
mous de l'eau profonde ; puis le grand courant du
milieu l'avait attiré bientôt, entraîné et roulé dans
ses abîmes.
On eut beau, des mois durant et sur un parcours
de plus de trente kilomètres, faire toutes les recher-
ches et les sondages possibles, on ne découvrit
rien, et, à l'heure qu'il est, le caveau creusé près
212 NES AMIS ET MOI.
de la croix «lu cimetière est encore vide : le corps
du philosophe Norbert n'a eu ni funérailles, ni
sépulture.
Les infortunés cousins Sauvage et Pichancourt
ont dû se morfondre pendant dix ans, délai juridi-
que et obligatoire, avant de pouvoir « poursuivre
la déclaration d'absence et l'envoi en possession
provisoire ». Pour comble, à cette époque, la ville
de Popey-en-Barrois ou sur-Ornain est intervenue,
et, s'appuyant sur la non-exécution des clauses tes-
tamentaires, a revendiqué pour elle cet envoi en
possession. Achille Sauvage et Philogène Pichan-
court sont morts à la peine, et le procès dure en-
core, soutenu par leurs héritiers.
En faisant l'inventaire des meubles, livres et
ustensiles contenus dans la maison Norbert, les
hommes de loi ont eu l'explication des nocturnes
travaux du philosophe, de ces longues veillées qui
avaient si souvent jadis intrigué ses concitoyens.
Dans la chambre du devant, sur la tablette d'un
bureau-secrétaire, ils ont trouvé un énorme
manuscrit portant pour titre : Traité pratique de
la pêche à la ligne flottante.
Malheureusement, l'ouvrage, si volumineux
qu'il soit, est inachevé.
CHAPITRE XI
LES TENDUES. — LE SOUPER DE ROSINE.
Les tendues aux petits oiseaux florissaient encore
à Popey dans mon jeune temps, et, comme je vous
Tai conté, il n'y avait pas pour moi, ni pour mes
condisciples non plus, j'en suis sûr, de bonnes et
complètes vacances sans tendue.
C'était au centre de la forêt du Haut-Juré, dans
les bois de Saint-Roch, que j'allais tendre, ou
plutôt que j'allais rejoindre les vieux tendeurs
de notre Ville-Haute, M. Vauthier, le père Mar-
chai, le capitaine Pontaubry, et cet excellent
M. Parisot, qui nous invitait si courtoisement,
Tony de Marson et moi, à venir nous rafraîchir,
et, d'emblée, du premier coup de chaverot, cas-
sait si bien les bouteilles de bière qu'il voulait
déterrer.
De tendue à moi, m'appartenant en propre, de
^
214 MES AMIS ET MOI.
vraie tendue alignée au milieu des grands bois, je
n'y pouvais songer : je n'étais pas d'âge encore à me
charger de si grosse besogne et prétendre à tel hon-
neur. Ce n'est que plus tard, après ma sortie du
lycée, qu'il me fut possible de réaliser ce rêve. Sur
la demande de ma tante Yictorine, notre curé,
M. l'abbé Dauxure, voulut bien me «prêter» son
bois des Roches, où il y avait maisonnette, pavillon
rustique et grotte en rocaille; et à mon tour j'eus
ce ma tendue», à mon tour je pus inviter mes
camarades, Tony, Guerpont, Digeaux, Herbelot,.à
venir avec moi passer leurs après-midi et « faire
les tournées » .
Etrange plaisir, chasse lâche, perfide et barbare,
qui nous passionnait tant alors, qui nous parais-
sait, à nous tous qui l'avions vu pratiquer et la
pratiquions dès l'enfance, toute simple, licite et
naturelle, et qui, aujourd'hui, répugne à la plupart
d'entre nous, nous semble tellement atroce et
odieuse, que nous ne comprenons plus comment
nous pouvions naguère nous y livrer de gaieté de
cœur et si avidement!
La raquette, ou sauterelle, oa reginglette (de re-
gingler, qui, dans le patois local, signifie regim-
ber, regicler, se détendre brusquement) est le
LES TENDUES. — LE SOUPER DE ROSLNE. 215
principal piège employé dans les tendues de Cham-
pagne et de Lorraine.
Quand reginglettes et réseaux
Attraperont petits oiseaux,
a dit le grand Champenois La Fontaine, qui, dans
son enfance, a été, paraît-il, un fervent tendeur.
L'engin se compose d'une tige d'arbuste bien
flexible — oh choisit d'ordinaire dans les cépées
de coudrier et Ton coupe les rejetons les plus droits,
— d'une belle caurée^ que l'on ploie et recourbe en
forme d'U, de manière à faire ressort, et qui reste
maintenue dans cette tension par une double ficelle.
Par suite de divers détails de construction et de
leurs combinaisons, l'oiseau, lorsqu'il vient à se
poser sur la clef ou marchette de l'appareil, le dé-
tend, et se trouve aussitôt pris par les pattes entre
les deux brins de cette ficelle. Et non seulement
pris, mais serré, tiré avec force, étroitement com-
primé contre le bois de la raquette, par le ressort
qu'elle possède. La pauvre bestiole demeure là
pendue, s'agitant, se secouant et se démenant
sans cesse et tant qu'elle peut pour s'échapper,
les pattes toutes déchirées et broyées, tachant
le sol de gouttelettes de sang, jusqu'à ce que le
216 MES AMIS ET MOI.
tendeur arrive et mette fin à la torture. Souvent
même celui-ci ne trouve plus que les pattes :
le malheureux oisillon a réussi à recouvrer sa
liberté, à s'envoler!
Quant au réseau, dont parle également le fabu-
liste — le rejeau ou rejaut, selon la prononcia-
tion du pays (de rejeter, rejaillir), — c'est un piège
bien moins cruel, où l'oiseau se trouve aussi saisi
et suspendu par les pattes, mais sans qu'il y ait
compression et fracture. Il est surtout destiné aux
« gros )), aux geais, grives, piverts, tourterelles, etc.
Pour «faire une tendue >), on commence par
choisir les divers emplacements, sentiers, mares,
places à fourneau (endroit, ordinairement de forme
circulaire, qui a servi à la cuisson d'une meule de
charbon), où seront rangées les raquettes et au-
tres pièges. On élague avec soin ces sentiers et
clairières; puis on les « bêche», on enlève l'herbe
et dénude le sol, afin que les oiseaux puissent y
fouiller et becqueter, y «véroter» plus aisément,
et enfin on plante à droite et à gauche alternative-
ment et à un ou deux mètres de distance les pi-
quets destinés à soutenir les raquettes.
On visite d'habitude les tendues trois fois par
jour, ou fait, comme on dit, trois tournées : la
LES TENDUES. — LE SOUPER DE ROSINE. 217
première, le matin, vers huit ou neuf heures, en
arrivant; la seconde, relative aux mares princi-
palement, dans l'après-midi, au plus fort de la
chaleur; la dernière a lieu le soir, avant la rentrée
en ville.
Beaucoup de tendeurs, qui habitent loin, se mu-
nissent de victuailles pour leur repas de midi, leur
dîner — le repas du soir porte le nom de souper
en Lorraine, — et passent ainsi toute leur journée
au bois. De petites maisonnettes, des baragiLca
construites en pleines futaies, servent au besoin
de refuge et d'abri. Les tendues sont ainsi des pré-
textes à réunions, divertissements, pique-niques et
frairies, et c'est ce qui explique l'immense vogue
dont elles jouissent — ou plutôt dont elles jouis-
saient, car l'administration préfectorale a fini par
mettre ordre, en partie du moins, je crois bien, à
ces massacres, si préjudiciables à Tagriculture.
Une tendue ordinaire, c'est-à-dire composée de
quatre à cinq cents raquettes, pouvait fournir —
détruire — en moyenne deux douzaines d'oiseaux
par jour.
Moi, à cette époque, avec mes onze ou douze ans.
318 MES AMIS ET MOI.
il ne m'élait pas permis d'avoir de si hautes visées,
et il me fallait me contenter d'une trentaine de
raquettes.
C'était dans notre jardin seulement que je ten-
dais. Le potager, le a grand jardin», comme nous
l'appelions, se terminait par une longue terrasse,
qui dominait le verger, planté dansles fossés et sur
les talus et glacis d'anciennes fortifications.
Un étroit escalier, percé dans un angle de la
terrasse, conduisait du « grand jardin » au verger,
que nous appelions « en bas ».
Je ne pouvais faire choix, si près de chez nous,
d'un endroit meilleur que ce bas-fond tout ver-
doyant, ombreux et silencieux, bordé de jolies
allées de mirabelliers, de bouquets de noisetiers, de
sureaux et de charmille. La proximité de la forêt
du Juré, le voisinage des vignes et des boqueteaux
épars sur l'autre flanc de la colline, rendaient
l'endroit plus propice encore.
Le 30 août de cette année-là, deux jours avant
Vouverture, j'avais achevé et parachevé tous mes
préparatifs: mes sentiers étaient nets comme la
main; mes trois petites mares, remplies d'une
belle eau claire; mes piquets, bien alignés, solide-
ment enfoncés; et mes raquettes, en position, déjà
LKS TENDUES. — LE SOUPER DE ROSINE. 219
tendues, au risque d'un procès en contravention.
Je n'attendais plus que les oiseaux.
Mais, soit que mes engins fussent mal fabri-
qués ou que leur nombre fût insuffisant, soit que
messieurs les pinsons, tarins, rouges-gorges, roite-
lets, etc., eussent déserté nos parages, mon attente
fut vaine : deux jours, trois jours, huit jours,
quinze jours s'écoulèrent, et rien, rien, toujours
rien ! C'était désespérant !
Et, pour comble, les matous du voisinage s'en
mêlaient et, malgré ma vigilance, malgré la grêle
de pierres dont je les bombardais à l'occasion,
venaient inspecter ma tendue, faire ma tournée.
Les maudites bêtes ! Deux ou trois fois je trouvai
des touffes de plumes, certains débris, tarses ou
pennes, qui ne me laissaient aucun doute à ce sujet.
Ah! les brigands de chats! Si je les avais tenus!
Ma grand'mère m'exhortait de son mieux à
prendre patience, à supporter courageusement mon
infortune. Mais, à dire vrai, je soupçonne fort
qu'elle n'en était pas fâchée, dans le fin fond de
son cœur. C'était elle, plus que ma tante Toto, qui
vaquait aux soins du ménage, et il y avait deux
choses qu'elle avait toujours eues en horreur,
exécrées par-dessus tout, deux menues opérations
!220 MES AMIS ET MOI.
de cuisine, très fréquentes pourtant dans un pays
de pêche et de chasse comme la Meuse : écailler
des poissons et plumer des oiseaux.
Un seul espoir me restait, \es passages. A mesure
que la saison s'avance, vers la (in de septembre ou au
commencement d'octobre, nombre d'oiseaux aban-
donnent les régions du Nord et s'en vont en masse
vers l'Italie et l'Afrique, à la recherche du vivifiant
soleil et des vermisseaux surtout. Ces migrations
s'effectuent par étapes plus ou moins longues, selon
les espèces; et à certains jours, des milliers d'oi-
seaux s'abattent sur une contrée, envahissent un
coin de forêt, un maigre taillis, un étroit jardinet.
Ah! si j'avais la chance que notre verger fût
visité par une de ces bandes, quelle rafle!
En attendant cette aubaine, toujours même
calme, même disette, même vide, — rien, tou-
jours rien!
Les vacances touchaient à leur fin ; encore quel-
ques jours et il me faudrait enlever raquettes et
piquets, emmagasiner le tout dans la remise jusqu'à
l'an prochain, et réintégrer le lycée — bredouille!
Un dimanche d'octobre, le dimanche qui pré-
LES TENDUES. — LE SOUPER DE ROSINE. 221
cédait la rentrée justement, j'avais accompagné ma
bonne maman aux vêpres, à notre paroisse de Saint-
Étienne, lorsque, en revenant, nous rencontrâmes
Rosine Claude, une vieille demoiselle, fille d'une
ancienne amie de ma grand'mère.
Que de fois, quand ma grand'mère allait ache-
ter nos provisions à la Ville-Basse, et particulière-
ment le samedi soir, où elle ne manquait jamais
de descendre à la boucherie, afin de ne pas être
retardée le lendemain pour la messe; que de fois
elle m'avait mené « dire un petit bonjour » à
cette bonne Mme Claude, qui habitait précisément
à côté de notre bouchère, de la mère Raulin.
Mme Claude, déjà toute voûtée, toute cassée, ne
quittait plus son fauteuil; on m'asseyait près
d'elle, à ses pieds, sur un petit tabouret recouvert
en tapisserie — je le revois encore! — et Rosine
allait me quérir un biscuit que je grignotais, pen-
dant que Mme Claude, tout en conversant avec ma
grand'mère, passait et repassait ses doigts dans
mes cheveux ou me tapotait la joue.
Sa mère morte, Rosine avait continué ses rela-
tions avec nous, et presque chaque dimanche,
après les vêpres, nous la voyions arriver.
Elle n'était pas riche; elle n'avait que de très
i^ MES AMIS ET MOI.
minimes rentes, auxquelles s'ajoutait le salaire de
quelques travaux d'aiguille. Mais il lui fallait si
peu pour vivre !
Ma grand'mère ne la laissait jamais partir sans
faire une cueillette à son intention dans notre jar-
din et lui emplir un petit panier.
Nos belles cerises aigres à courte qiieue, nos
juteuses reines-claudes à la pulpe crevassée, à la
peau dorée et veinée de rose ou de brun; nos
petites prunes de Damas, si sucrées; nos grosses
prunes de Monsieur si veloutées, si appétissantes;
nos énormes qvoiches (quetsches), qu'à leur cou-
leur et à leur forme on aurait prises pour des
œufs rouges, des œufs de Pâques; nos fraises
musquées, nos groseilles, nos framboises, nos
abricots d'espalier, nos raisins de treille, nos
reinettes à côtes et reinettes grises, nos beurrés
dorés, bons-chrétiens, rousselets et doyennés
d'hiver, Rosine Claude les connaissait et les ap-
préciait tout comme nous.
Au printemps, quand la récolte de pommes
et de poires alignées sur des claies, le long de
la cave, était épuisée, c'était un pot de confi-
tures ou de gelée, une moitié de brioche ou de
pâté que ma grand'mère glissait dans le panier,
LES TENDUES. — LE SOUPER DE ROSINE. 225
à cette fin que Rosine ne s'en allât pas les mains
vides.
<c Mais non, m'ame Gurel, mais non! vous êtes
vraiment trop bonne !
— Surtout, Rosine, n'oubliez pas de me rap-
porter mon petit panier dimanche prochain! »
répliquait invariablement ma grand'mère.
Le petit panier, soit dit en passant, n'avait pas
d'autres attributions que celle-là, et faisait ainsi
chaque dimanche la navette du domicile de la
vieille fille au nôtre, et du nôtre au sien.
Toujours vêtue de noir, les cheveux grisonnants,
le teint bistré et rougeaud, la démarche incertaine,
brusque, sautillante, dégingandée, comme si elle
eût été atteinte de la danse de Saint-Guy — et
je crois bien que tel était le cas, en effet, — Mlle Ro-
sine Claude, qu'un rien intimidait, embarrassait,
qui ne savait comment se mouvoir dans la vie, et
montrait une inexpérience d'enfant, la plus angé-
lique simplicité, avait fait de ma grand'mère et de
ma tante Victorine ses confidentes et conseillères.
A chaque visite, elle en avait pour des deux et trois
heures à leur narrer ses préoccupations et appré-
hensions de toutes sortes — cherté des denrées,
rigueur de la température, insuffisance probable
2^4 MES AMIS ET MOI.
de la petite provision de bois, usure et rafistolage
des robes, des bottines et chapeaux, etc., — ses
mille et mille menus tracas.
C'était chez nous que la pauvre demoiselle se ren-
dait, pourchassée sans doute par quelque nouvelle
folle terreur, quand, au débouché de la rue Sainte-
Marguerite, nous l'aperçûmes, grand'mère et moi.
qui trottinait à deux pas devant nousetgambillait,
tressautait et se déhanchait, selon son habitude.
Comme ses doléances ne m'intéressaient guère
et ne s'adressaient pas à moi d'ailleurs, je m'en-
pressai, aussitôt arrivé à la maison, de tirer ma
révérence à Mlle Rosine, et, tandis qu'on l'intro-
duisait dans le salon, je m'enfuis au jardin.
Je m'arrêtai net dès les premiers pas, cloué sur
place.
surprise! ô bonheur! Arbres et arbustes,
quenouilles, treilles, espaliers, tout était couvert
d'oiseaux — de petites mésanges bleues qui vole-
taient, bondissaient, pirouettaient et gazouillaient
de toutes parts.
Et ma tendue ! avait-elle profité du passage!
Vite, à toutes jambes, je me précipitai vers la
terrasse qui surplombait le verger, et, toutfrémis-
^^1
3 Teiicz, ma bonne [lœinc. s
LES TENDUES. — LE SOUPER DE ROSINE. 227
sant, le cœur gonflé d'impatience et d'émoi, bat-
tant à coups redoublés, je promenai mon regard,
un regard avide, anxieux, fiévreux, dans tous
les sentiers, tous les coins, et je comptai...
une, deux, trois, quatre, cinq, six mésanges de
prises !
Je dégringolai l'escalier de la terrasse, j'allai
décrocher les pauvres petites bêtes; et, tout triom-
phant et rayonnant, ivre de joie, je courus porter
mon butin à ma grand'maman.
ce Tu vois, mon ami, quand je te disais !.. . Tout
vient à point ! »
J'étais essoufflé, haletant, dans l'impossibilité
absolue d'articuler une parole.
c< Oh ! mais c'est magnifique ! s'exclamait Ro-
sine. Si vous faites tous les jours pareille capture,
à la bonne heure! Vous voilà bien content!
— C'est la première..., la première fois!... »
parvins-je à bégayer.
Pendant ce temps, ma grand'mère s'était em-
parée d'un journal qui traînait sur le guéridon,
Tavait étalé sur ses genoux, y avait délicatement
rangé mes oiseaux ; puis, l'ayant replié de façon à
les envelopper, avait glissé le paquet dans le fa-
meux petit panier.
228 MES AMIS ET MOI.
« Tenez, ma bonne Rosine, voilà pour votre
souper de ce soir.... Ceh vous fera un petit plat.. .
Ils sont tout frais, vous en êtes certaine..,.
— Oh!...«
Je ne pus retenir ce cri, cet inconvenant témoi-
gnage de ma consternation, de protestation et de
douleur.
c<: Non, non, m'ame Gurel ! Je ne voudrais pas
en priver m'sieu Albert....
— L'en priver? laissez donc ! Bon chasseur ne
mange jamais de sa chasse ! 11 le sait bien, répli-
qua ma grand*mère, en me décochant un sévère
coupd'œil pour me rappeler à Tordre et à la poli-
tesse. Seulement, vous aurez la peine de les plu-
mer, ma pauvre Rosine.... N'oubliez pas mon
petit panier dimanche prochain, n'est-ce pas? »
CHAPITRE XII
LE FILS DU TISSERAND
c< Surtout ne va pas vagabonder dans la rue,
tu entends? »
Oui, je l'entends encore retentir, cette impé-
rieuse recommandation. Et cependant combien
d'années se sont écoulées depuis ce temps!
C'étaient les soirs d'été surtout, lorsque je venais
de terminer mes devoirs et que je m'apprêtais à
m'esquiver de la chambre, que ma grand'mère ou
ma tante Toto, voire toutes les deux ensemble,
m'adressaient ce formel avertissement.
ce Tu as bien assez de place à la maison et au
jardin pour n'avoir pas besoin d'aller jouer dehors
avec tous les polissons du quartier! »
Certes non, ce n'était pas la place qui me man-
quait dans notre vieille maison, avec son grand
corridor, son immense foulerie ou remise, sa
250 MES AMIS ET MOI.
chambre à four, ses trois greniers, ses petites cours
intérieures, son long jardin en terrasses. Que de
coins et de recoins dans tout cela, propices pour
jouer a cache-cache! Et je ne m'en privais pas, je
me passais fort l)ien de la société des gamins de la
rue, lorsque j'avais des camarades avec moi. Mais
notre demeure étant située à l'extrémité et au
sommet de la ville, dans des parages peu fréquentés,
ce n'était guère que les jeudis ou les dimanches,
l'après-midi, que je pouvais espérer la visite de
quelques-uns de mes condisciples du lycée.
Il y avait bien nos voisins de droite, les Mar-
r>on et leurs trois fils, dont je vous ai parlé ; mais,
entre les deux aînés et moi, il existait une telle dif-
férence d'âge que je ne comptais nullement pour
eux; et le dernier, le bon Tony lui-même, ne se
gênait pas pour me faire sentir de temps à autre
qu'il avait deux ans de plus que moi, et que je
n'étais pas à sa hauteur, pas digne de lui.
En sorte que, souvent, mes devoirs dépêchés
vaille que vaille, mes leçons tant bien que mal
apprises, je me trouvais réduit à moi seul, — et
ce n'était pas assez.
Alors, tout doucement, j 'en tr'ou vrais la porte du
corridor, je me glissais le long du trottoir, sous
LE FILS DU TISSERAND. 231
nos deux fenêtres du rez-de-chaussée, en baissant
le dos tant que je pouvais pour ne pas être aperçu
de l'intérieur; puis je prenais mon élan et courais
jusqu'à l'extrémité de la rue, où s'étendait cette
esplanade désignée sous le nom depâquisj et plan-
tée d'ormes séculaires et de tilleuls superbes.
Là, j'étais toujours sûr de rencontrer quelque
bande de galopins, la tignasse embroussaillée,
nu-pieds, en haillons et pannets au vent, en train
de copiter les bornes voisines du parapet, de jouer
au saut de mouton, au quénée ou à dialoupe,
loupe, loupe l
L'accueil que je recevais était fort peu encoura-
geant d'ordinaire, et vraiment il fallait que la so-
litude me pesât lourd et que j'eusse la bosse de
r « adhésivité » bien prononcée pour m'exposer à
de tels affronts.
Avec ma blouse d'orléans grise serrée par un
ceinturon à boucle du « lycée impérial », mon
col de chemise amidonné et bien blanc, ma cra-
vate, dont le nœud correct et coquet décelait la
méticuleuse sollicitude et l'élégante habileté d'une
main féminine, j'étais, au milieu de ces petits gue-
nilleux, comme un oiseau d'un autre plumage. Les
jeux cessaient à mon approche, on me regardait
232 MES AMIS ET MOI.
(le travers, en dessous; les plus grands se pre-
naient à murmurer des phrases que je n'entendais
pas dîslinctement, mais que je devinais très bien.
<c Qu'est-c' qu'i nous veut, ç'ui-là? Qu'est-c'
qu'i vient faire avec nous? I n'peut donc pas rester
avec vses pareils ? »
Tout à fait, vous dis-je, comme des friquets à
Tentour d'un chardonneret, d'un rouge-gorge ou
d'un bouvreuil.
Parfois môme, surtout si je paraissais me trou-
bler, avoir peur, si je faisais mine de me retirer,
ils se mettaient à me huer tous en chœur et à me
poursuivre de cette apostrophe locale : « lequel!
6 lequel I »
Une chose me faisait enrager entre toutes, le
surnom dont ils m'avaient baptisé. Sachant que la
maison où j'habitais était occupée par Mme Curel
— ma grand'mère, — ils en concluaient que je
devais me nommer aussi Curel, et, par assonance,
de Curel ils avaient fait écureuil; ils ne m'appe-
laient jamais que l'Écureuil, le petit Écureuil.
Oh ! ce que ce sobriquet me causait de honte,
m'irritait et m'horripilait ! Ce qu'il me faisait souf-
frir, lorsque je l'entendais crier, hurler à tue-tiMe
par tous ces garnements !
LE FILS DU TISSERAND. 253
L'un d'eux surtout, le plus âgé de la séquelle,
un nommé Gollongin, je me souviens, déployaitun
acliarnement sans pareil. Du plus loin qu'il m'a-
percevait :
« Eh ! l'Écureuil ! l'Écureuil ! le petit Écureuil !
Oh ! eh ! là-bas ! l'Écureuil ! )>
Si je l'avais tenu! Si j'avais été le plus fort! Je
t'en aurais donné, moi, de l'Écureuil!
Eh bien, en dépit de tous ces outrages, de toutes
ces humiliations et avanies, malgré les incessan-
tes et expresses inhibitions de ma grand'mère et
de ma tante, je ne me lassais pas, dès que l'une
et l'autre avaient le dos tourné et que je pouvais
gagner la porte, d'aller jouer, « vagabonder »
avec les gamins du quartier.
C'est ainsi que je fis la connaissance d'Etienne
Varlot, fils d'un tisserand de notre rue du Tribel.
Etienne n'était pas, lui, mal peigné, déguenillé
ou débraillé ; il avait de bonnes joues fraîches et
de longs cheveux blonds bouclés, comme un petit
Jésus ; il était chaussé de patins en lisière et de
sabots noirs imitant le cuir et luisants de propreté ;
sa blouse de cotonnade bleue n'avait ni tache,
S34 MES AMIS ET MOI.
ni accroc, el le fond de son pantalon ne laissait
pas Iraîtreuseraenl saillir le coin de sa chemise.
Etienne Varlot n'avait pas non plus Tair effronté
et gouailleur des vauriens du j^â^m.^; ce n'est pas
lui qui aurait jamais eu l'audace et la cruauté de
me traiter d'Écureuil; il était doux, timide, silen-
cieux, sauvage môme, toujours prêt à rougir
Et je crois bien qu'à raison même de cette timi-
dité et de celte apparente faiblesse, il était, comme
moi, victime des rodomontades et persécutions de
maître Collongin. J'ignore, par exemple, de quel
quadrupède de la création on avait dérobé le nom
pour le lui appliquer.
C'est sans doute celle communauté d'infortunes
qui nous rapprocha; j'attirai bientôt Etienne chez
nous, en cachette, et l'emmenai jouer avec moi
dans notre remise ou notre jardin.
J'étais gourmand de fruits verts, dans ce temps-
là, el, en dépit des admonestations de ma pauvre
grand'mère, je m'obstinais à épargner au soleil la
peine de mûrir et dorer quantité de nos pommes
et de nos abricots, de nos reines-claudes et de nos
pêches. Quels festins ! Quelle chair ferme, acide
et savoureuse! Comme ça croquait bien sous la
dent!
LE FILS DU TISSERAiND. 255
Les grosses groseilles surtout,, les groseilles à
maquereau, étaient mon régal de prédilection.
Je me souviens de deux de ces groseilliers, deux
arbustes épais, feuillus, tout hérissés d'épines, qui
se trouvaient dans un angle de notre verger, près
du mur de notre voisin de gauche, M. de Boinville.
Je m'accroupissais derrière Tune ou l'autre de ces
touffes de verdure, et, certain de n'être pas aperçu,,
je m'en donnais à cœur joie, je n'en finissais plus
de picorer, de pigornser, selon le mot de chez nous,
ces succulentes groseilles vertes.
Un jour, je conduisis Etienne Varlot jusque dans
ce coin et le conviai à m'imiter.
« Goûte-les donc! Ne te gêne pas! Elles sont si
bonnes, bien croquantes, juste à point! »
Et comme il ne bougeait pas et avait l'air tout
honteux, embarrassé :
(c N'aie pas peur ! Régale-toi à ton aise. C'est
A MOI, ces deux groseilliers.... C'est mon jardin
particulier, ici — Et puis il n'y a personne, on ne
peut pas nous voir w
Mais il faut croire qu'il ne partageait pas mon
enthousiasme pour les groseilles vertes — ou,
plus vraisemblablement, qu'il n'avait pas con-
fiance en mes pronostics et dans ma fière déclara-
236 MES AMIS ET MOI.
lion (le possession — car il se borna à secouer
lentement la t(^te en signe de refus.
« Oh ! que t'es bête ! Dépeche-toi donc !
— Ta maman ne serait pas contente Tu ne
lui as pas demandé la permission. . . , murmura-t-il.
— Mais puisque je te dis que ces groseilliers
m^appartiennenl, là ! que c'est à moi, que je suis
libre d'en faire ce que je veux !
— Et de vous rendre malade aussi, n'est-ce pas,
monsieur? continua une voix qu'on s'efforçait de
grossir et de faire paraître grondeuse et sévère.
Oh ! le vilain enfant ! Désobéissant, menteur, gour-
mand, tous les défauts! Le bon Dieu te punira, va,
sois tranquille ! Tu verras plus tard ! Tu en auras,
du fil à retordre ! »
Ma pauvre grand'mère ! C'était là une de ses locu-
tions favorites, sa menace habituelle, l'inévitable
prédiction en pareil cas.
« Oui, tu en auras, du fil à retordre! Et toi,
mon petit ami,... ah! c'est le petit Varlot,... tu es
un bon petit garçon, toi, poursuivit-elle. Tu es
raisonnable ! A la bonne heure ! Tu as fort bien
répondu à ce mauvais sujet. Je t'ai entendu : j'é-
tais derrière vous. Je le dirai à ton papa, quand je
le verrai passer; je lui ferai compliment de toi. »
u Ohl le TÎIain enftnt'
LE FILS DU TISSERAND. 239
En toute autre circonstance, ma grand'mère,
qui n'aimait pas que j'introduisisse dans la mai-
son des enfants racolés dans la rue, eût sans
doute fait grise mine à Etienne. Mais, à dater de
ce jour, elle conçut pour lui une haute estime,
et les portes du logis lui furent ouvertes à deux
battants.
ce Prends modèle sur lui, me répétait-elle sou-
vent. Vois comme il est modeste, doux, réservé! »
Ce fut bien pis lorsqu'elle le vit revenir, un soir
d'août, en compagnie de son père, tous deux
chargés de brassées de couronnes et de piles de
livres.
« Gomment, monsieur Varlot. c'est à votre fils,
tout cela ?
— Oui, madame, oui,... neuf premiers prix,...
bégaya le père Varlot, haletant de joie encore plus
que de fatigue, tout glorieux et radieux. Neuf!...
Tous les prix de sa classe.... Une rafle, madame!
M. le maire l'a embrassé et lui a recommandé de
venir le trouver demain à la mairerie.
— Tu vois, hein? tu vois ! » s'exclama ma grand'-
mère, comme pour me dire : « Quelle différence
avec toi, mon garçon ! Ce ne sont pas tes lauriers
qui nous embarrassent, nous, et ce n'est jamais toi
\
2i0 NES AMIS ET MOI.
que M. le maire honorera d'une accolade et d'une
invitation ! »
*
Le père Varlot avait d'autant plus raison d'être
fier de son Etienne, son unique enfant, que, sa
femme étant morte lors de la naissance de ce fils,
il avait été seul à prendre soin de lui et à le diriger.
Il habitait presque en face de chez nous, au fond
d'un jardinet où s'élevait une chétive maison à un
étage, louée à divers ouvriers. Il occupait une
chambre du rez-de-chaussée, et au-dessous de cette
pièce se trouvait la cave ou boutiqmy dans laquelle
il se tenait seize heures par jour, devant son métier,
assis et sautillant sur l'étroite planche qui lui ser-
vait de banc, agitant bras et jambes sans disconti-
nuer pour faire courir la navette. Quel vacarme
quand on pénétrait là dedans ! Tout en manœuvrant
tirettes et pédales, il chantait de sa belle voix grave,
pleine et sonore, des romances de son jeune temps.
D*oîi viens-tu, beau nuage
Emporté par le vent?
Viens-tu de cette plage
Que je pleure souvent?
LG FILS DU TISSERAND.
Hirondelle gentille,
Voltigeant à la grille
Du cachot noir !
241
Sur le grand mât d'une corvette
Un petit mousse noir chantait . . .
Que Dieu favorise
Ma noble entreprise.
Je vais à Venise....
Les dimanches, ainsi que les jours où il avait
terminé et reporté sa chaînCy ou bien encore quand
la besogne manquait, le père Varlot s'en allait fa-
goter dans les bois de Combles ou pêcher à la ligne
dans la rivière ou le canal. Je le vois encore reve-
nir avec sa longuegaule sur l'épaule, et, à la main,
son pot de camp de fer-blanc, où surnageaient les
vérons, goujons et perchettes qu'il avait attrapés.
Il marchait le dos un peu voûté, et, avec sa barbe
grise, ses cheveux tout blancs et clairsemés, ses
joues ridées, avait l'aspect d'un vieillard septua-
génaire. Delàcetle familière et patriarcale épithète
16
24!2 MES ÂMlS ET MOI
qu'on accolait d'habitude à son nom. La vérité est
que le père Varlot n'avait pas plus de cinquante
ans à cette époque.
Toute sa tendresse, son dévouement, ses espé-
rances, sa vie entière s'était comme concentrée
sur Etienne. Il s'était appliqué à faire de lui un
écolier docile, zélé et laborieux, un élève d'élite.
Bien que sachant à peine lire, il ne le laissait
jamais partir pour la classe sans l'avoir interrogé
sur ses leçons, sans s'être assuré aussi qu'aucun
bouton ne manquait à sa chemise, à sa blouse ni
à son pantalon, que ses petits sabots étaient dû-
ment nettoyés et astiqués, en un mot que son
ce gamin », ainsi qu'il avait coutume de l'appe-
ler, était propre et luisant comme un sou neuf.
Lui-même faisait sa lessive, reprisait les chaus-
settes de M. Etienne, rapiéçait blouses et culottes.
Le lendemain donc de la distribution des prix,
Etienne Varlot se rendit à la convocation de M. le
maire, M. Sainsère, qui lui demanda s'il voulait
entrer au lycée après les vacances, et lui annonça
qu'une bourse lui serait sûrement attribuée.
Tout gauche et timoré qu'il était, Etienne eut
le courage de refuser.
LE FILS DU TISSERAND. 245
« Mais pourquoi donc, mon petit ami?...
Voyons, parle!
— C'est que... il est temps que mon papa se
repose et que je gagne ma vie.
— Ah! » s'écria M. Sainsère d'un to« qui
signifiait : « En effet, tu as raison, je n'avais pas
songé à cela ! >>
« Et que veux-tu faire pour gagner ta vie?
reprit-il. As-tu choisi un état?
— Oui, monsieur Je désirerais être teneur
de livres dans une fabrique.
— Eh bien, je m'occuperai de toi. Ne t'in-
quiète pas! Tu seras casé selon tes souhaits avant
l'hiver. »
Mais quand le père Varlot apprit ce qui s'était
passé, la mirifique proposition faite à son fils et
le refus de celui-ci, il commença par traiter son
c< gamin » de petit imbécile et aussi de petit
malappris, de petit insolent : « Aller dire que son
père ne peut plus travailler, n'est plus bon à
rien ! . . . Une ganache, quoi ! . . . A-t-on jamais
vu?... Tu mériterais que je te' tire les oreilles!
Galopin, va! Si je ne me retenais!... » Puis il
enfila son antique redingote à grandes basques,
à col rigide et monumental, coiffa son tromblon à
244 MES AMIS ET MOI.
longs poils tout hérissés et ébouriffés, marbrés de
cassures et rougis de vétusté, s'équipa comme les
jours de fêle carillonnée ou les jours d'enterre-
ment, et courut chez M. Sainsère, pour lui attester
et démontrer qu'il avait encore bon pied, bon œil,
et rattraper ce que le « moutard )> avait dit.
Voilà comment, à la rentrée- suivante, je me
trouvai avoir pour condisciple au lycée mon petit
voisin Etienne Varlot. Mais il ne resta pas long-
temps dans ma classe : grâce à l'obligeance de
M. l'abbé Remillon, le vicaire de notre paroisse,
qui voulait bien lui donner chaque riiatin une
leçon particulière et lui avait enseigné les élé-
ments du latin et du grec, grâce surtout à sa stu-
dieuse persévérance, à son opiniâtre énergie, il
passa en cinquième au l" janvier, et nous nous
trouvâmes ainsi séparés dans nos études.
Nous n'en demeurâmes pas moins en relations
fréquentes et des plus amicales. En nous rendant
au lycée et en revenant, nous faisions souvent
route ensemble ; nous causions de nos leçons, de
nos devoirs, de nos lectures, de nos rêves d'avenir
surtout. Etienne, à présent, ne pensait plus à se
ilvj
LE F[LS DU TISSERAND. 2i5
faire comptable chez quelque industriel ; il cares-
sait le projet d'entrer à Saint-Cyr et de porter
Tépaulette.
Quel beau jour pour le père Varlot, la première
fois que son « gamin » revint dans sa ville natale
avec le pantalon garance à bande bleue, la tuni-
que à grenades et le casoarl II était allé, ainsi que
plusieurs d'entre nous, ex-condisciples d'Etienne,
l'attendre à la gare, et il fallait voir quelles étrein-
tes, quels baisers, avec quelle tendresse et quelle
fierté il passa son bras sous celui de son fils et le
ramena triomphalement, à travers les rues les
plus fréquentées, jusqu'à sa chétive demeure de
notre Ville-Haute!
Ce fut bien pis encore quand — l'année qui
précéda la guerre — Etienne, sorti de Saint-Cyr,
eut endossé l'uniforme de sous-lieutenant. Comme
il se plaisait à se promener avec lui, comme il
aimait à l'exhiber, son fils, à le faire admirer!
Pauvre brave père Varlot!
Le régiment auquel Etienne appartenait était
compris dans le corps d'armée du général Frossard,
et fut un des premiers qui engagèrent la lutte. Fait
prisonnier le 6 août, à Forbach, le jeune sous-
lieutenant fut dirigé sur la Silésie; mais, durant le
."sk
.r^
246 MES AMtS ET MOI.
trajet, il réussit à s'échapper, gagna TAutriche,
puis la Suisse et rentra en France.
Son dessein était de mettre à profit ses connais-
sances topographiques de la région de TEst, de sa
contrée natale notamment, et d'organiser une
compagnie de francs-tireurs, qui auraient spécia-
lement pour mission d'entraver les communications
de nos envahisseurs. Il estimait qu'il coopérerait
ainsi plus activement, plus efficacement à la
défense de la patrie que s'il eût simplement repris
sa place dans l'armée régulière.
Les administrateurs civils et les chefs militaires
auxquels il s'empressa de soumettre son plan lui
donnèrent pleine approbation, et, en moins de trois
semaines, Etienne Varlot rassembla et équipa une
soixantaine de combattants originaires comme lui
du Barrois, principalement — puisque la plupart
des hommes faits et valides étaient sous les
drapeaux — des adolescents dé dix-sept ou dix-huit
ans et des sexagénaires encore verts. Comme centre
d'action ou quartier général, il choisit le vaste
plateau boisé qui sépare la vallée de l'Ornain de
celle de la Saulx, domine Popey et surplombe, en
se dirigeant vers Ligny, les villages de Savonnières,
de Longeville, Tannois, Tronville, Velaines.
LE FILS DU TISSERAND. 247
Les embarras sans nombre que cette petite
troupe de gens du pays, chasseurs enragés et
tireurs impeccables pour la plupart, et tous
familiers avec les plus étroites sentes eivoïottes, les
grippelots les plus abrupts de ce coin de Lorraine,
causa aux armées prussiennes, le mal qu'elle leur
fit, nos vainqueurs ne Font pas oublié. Toujours
prêts, comme le moucheron de la fable, à les
poursuivre, les harceler, les époinçonner de mille
et mille manières, toujours aux aguets et toujours
insaisissables — tantôt coupant les fils télégra-
phiques, tantôt faisant sauter un pont ou dérailler
un train, — les francs-tireurs de Popey, les soldats
d'Etienne Varlot, ont été la terreur des Allemands
campés en Lorraine.
u Vous savez le sort qui vous attend si vous vous
laissez prendre, mes amis? leur disait-il. Vous
n'êtes pas reconnus comme belligérants... Fusillés
sans pitié! Ne l'oubliez pas et agissez en consé-
quence! Ne vous rendez jamais! Jamais de grâce
ni pour vous, ni pour eux non plus.... On n'est
pas à la guerre pour se faire des politesses ni des
mamours! w
Ces soixante braves immobilisèrent à eux seuls
autant de milliers d'hommes qu'une place forte.
248 NES AMIS ET NOI.
C'est h cause d'eux que les Allemands, ne
sachant à qui s'en prendre, incendièrent, un des
derniers jours de septembre 1871, la ferme de
Riéval, sur la route de Ligny à Void, vengeance
qu'Etienne leur revalut et leur fit payer cher, pas
plus tard que le lendemain dans la nuit. Il rompit
la digue du canal de la Marne au Rhin dans deux
biefs consécutifs, voisins de Popey, et submergea
les baraquements ennemis.
« Vous nous donnez du feu : je vous envoie de
l'eau en échange! »
Cette représaille fut un des derniers exploits de
l'intrépide partisan. Étant allé, en compagnie d'un
de ses hommes — le petit Gustave Davigney, un
enfant de seize ans, fils unique d'une blanchis-
seuse du faubourg de Marbot, — chercher des
munitions qui lui étaient secrètement expédiées
jusqu'à Stainville, à proximité des grands bois, il
n'eut pas le temps de regagner son campement,
et, afin de se dérober aux uhlans qui battaient
l'estrade, il dut se réfugier dans une ferme aban-
donnée, à la Grangette. Aidé de son jeune acolyte,
il se hâta de dételer le cheval et de décharger la
voiture, de cacher ses caisses de cartouches, qui,
avant de devenir leur sauvegarde et leur salut.
\a mole k la trou| c sarrctat dcianl la façade
LE FILS DU TISSERAND. 251
pouvaient les trahir et provoquer leur arrêt de
mort. Un obscur et étroit cellier, creusé sous la
cuisine et où Ton n'accédait presque qu'en ram-
pant, lui parut l'endroit le plus sûr pour eft'ectuer
ce dépôt. Puis les deux hommes montèrent dans le
sineau ou fenil, et, à travers les fentes d'un volet,
observèrent les mouvements de leurs ennemis.
Une vingtaine de uhlans se dirigeaient vers la
Grangette. Pendant que la moitié de la troupe
s'arrêtait devant la façade et la considérait atten-
tivement, curieusement, du seuil jusqu'aux ger-
bières, comme si ces regards, ainsi que ceux du
lynx, eussent pu transpercer les murs, l'autre
moitié, divisée elle-même en deux escouades, l'une
prenant à droite et l'autre virant à gauche, faisait
à petits pas et prudemment le tour de la ferme.
Cet examen terminé, les uhlans se décidèrent à
pénétrer dans la cour intérieure, puis dans la
première salle, la cuisine, qui ouvrait de plain-
pied sur la cour. Bientôt le bruit des verres se fit
entendre, des rires et des éclats de voix résonnè-
rent : on n'avait pas tardé à découvrir quelque
feuillette de vin sans doute ou quelques bouteilles
de kirsch ou d'eau-de-vie de marc.
ce Descendons, voilà le moment, dit Etienne à
ij2 MtS AMIS ET MOI.
son compagnon. Tu sortiras par derrière, lu ga-
gneras vite la forêt Je te rejoindrai dans une
seconde.... Auparavant je tiens à jouer un tour à
ces mâtins-là,... à leur faire un peu de musique
pour les accompagner, puisqu'ils chantent si bien !
— Inutile alors que je parteavantvous, répliqua
Davigney; nous filerons ensemble....
— Non, non, sauve-toi! Je ne te veux pas! »
Force fut à Gustave Davigney de s'éloigner.
Comme il atteignait l'orée des bois, une formi-
dable détonation retentit derrière lui, en même
temps que ce cri lancé à pleins poumons :
« Vive la France! »
Surpris, englobé par l'explosion qu'il venait de
déterminer, le chef des francs-tireurs de Popey
n'avait pu, comme il l'espérait, rejoindre son aide,
et gisait enseveli sous les décombres de la Gran-
gette, avec le détachement de uhlans tout entier.
Si le hasard vous conduit jamais dans le cime-
tière de Popey, arrêtez-vous devant le rustique et
martial monument érigé « A la mémoire des en-
fants de Popey-sur-Ornain, morts pour la défense
de la Patrie, 1870-1871 » : en tête d'une des co-
lonnes de cette nombreuse et glorieuse liste, vous
LE FILS DU TISSERAND. 253
lirez le nom de mon ancien petit voisin de la rue
du Tribel, du lieutenant Etienne Yarlot.
A quelques pas de ce funèbre édicule, une hum-
ble croix de bois noir indique la place où repose
le père Varlot. Jusque dans sa tombe, le bon vieux
tisserand doit être content de son « gamin >>.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Chapitre 1. — Mon Voisin Tony i
— II. — Deux évasions 15
— ID. — Premiers cigares 53
— IV. — Acteurs ! 57
— V. — Sylvain Tlnnocent 81
— VJ. — Mes deux grand* tantes 99
— VU. — Le père Colibert 119
— Vin. — Le club des Mousquetaires 151
— IX. — Riri et Nono 167
— X. — Le philosophe Norbert 191
— XI. — Les tendues. — Le souper de Rosine . 213
— XD. — Le fils du tisserand 229
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Dillaye (Fr.) : La fiUeule de saint
Louis. 1 V. avec 39 g. d'après E. Zièr.
Énault (L.) : Le chien du capitaine,
i vol. avec 43 gr. d'après É. Riou.
Erwln (M** B. d') : Heur et mal-
heur, i vol. avec 50 gravures d'a-
près H. Gastelli.
Fath (G.) : Le Paris des enfants.
i vol. avec 60 gr. d'après l'auteur.
Flenrlot (M»* Z.) : If. Nostradamtu.
1 vol. avec 36 gr. d'après A. Marie.
— La petite duchesse. 1 vol. avec
73 gravures d'après A. Marie.
— Grandcœur. 1 vol. avec 45 gra-
vures diaprés G. Delort.
— Baoul Daubry, chef de famille.
1 vol. avec 32 gr. d'après G. Delort.
— Mandarine. 1 vol. avec 95 gra-
vures d'après G. Delort.
— Cadok. 1 vol. avec 24 gravures
d'après G. Gilbert.
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illustré de 80 gr. d'après Myrbach.
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mousses. 1 vol. avec 90 gravures
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règnes, ou la mère Gigogne et ses
trois filles. 1 vol. avec 171 gravures
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contes de la mère-^and, 1 vol.
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Fable, 1 Tol. illustré do 80 gra-
vures d'après E. Zier.
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historiques. 1» série. 1 vol. avec
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rivures d'après Pranishnikoff et
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Domingue, i vol. avec 54 gravures
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Loreau. 1 vol. avec 12 gravures.
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traduit par A. Letellier. 1 vol. avec
8 granoes gravures.
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liitxUdtdantlafvrétt traduit par
M "M H. Loreau. 1 vol. avec 12 ^-
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A. L.6 François. 1 vol. avec S4 gra-
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Dtf II"** H. Loreaa. i vol. avec
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veau voyafe ans sourcei du Nil,
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que et ehe% les MormofUt abrégé
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V Arabie centrale, traduit et
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Spéke: Le» »ouree» du Nil, édition
abrégée par J. Belin-De Launay.
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Stanley : Comment foi retrouvé
Livin^stone^traduit par tf ">• Loreau,
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Vambôry : Voyage» d^un faux der-
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